Bureau International pour le Respect des Droits de l'Homme au Sahara Occidental
Oficina International para el Respeto de los Derechos Humanos en el Sahara Occidental
International Bureau for the Respect of Human Rights in Western Sahara

<><><> DIGNITE <><><> DIGNITY <><><> DIGNIDAD <><><> DIGNITA<><><>

ACTIVITES>>PRESENTATION>> INFOS>> TEMOIGNAGES>> GALERIES>> CARTE DU SITE>> LIENS>>

TEMOIGNAGES DE LA REPRESSION MAROCAINE

 

Keltoum ELOUANAT

Keltoum Ahmed Laâbid (LOUNAT - EL OUANAT) est une jeune sahraouie âgée de 24 ans. Elle a été arrêtée le 10 octobre 1992 à Smara pour avoir participé à des manifestations organisées par la population civile sahraouie exigeant l'application du plan de Paix de l'ONU et la libération des prisonniers et disparus sahraouis. Portée disparue durant plus de 9 mois, elle apparaîtra le 29 juillet 1993 devant un tribunal militaire à Rabat. Au cours d'un procès aussi inéquitable qu'expéditif, elle est condamnée, ainsi que cinq autres jeunes gens à 20 ans de prison ferme.
Son témoignage a été transcrit et traduit d'une bande sonore parvenue à l'AFAPREDESA de l'intérieur de la prison (une caserne militaire à Bensergaoui près d'Agadir) ou la jeune fille continue à être injustement incarcérée. En voici des extraits.

"Chers frères,
Depuis cette longue période nous ne nous sommes pas rencontrés. Maintenant j'ai l'occasion de vous écrire et de vous parler, je vous adresse mes salutations militantes. Si vous saviez la grande amitié et le profond amour que je porte envers vous, qui êtes nos sages guides. Je vous renouvelle mes chaleureuses salutations pleines de considération et de respect. Je vous promets comme je promets aux glorieux martyrs que je resterai fidèle à mon engagement tant que je vivrai. Je poursuivrai, derrière ces barreaux maudits, mon défi jusqu'à ce que je tombe martyre ou que le but que nous nous sommes fixé se réalise.(...)
Le 7 octobre 1992 les autorités marocaines ont procédé à des arrestations. Le lendemain, des centaines de citoyens ont manifesté devant le siège de la Province pour protester contre les agissements si barbares commis par les tortionnaires de Driss Bassri et à leur tête Dkhil Khali (le Gouverneur de Smara). Les manifestants portaient des drapeaux de la RASD et répétaient des slogans dénonçant l'occupation. J'étais parmi les nombreuses femmes qui étaient à la tête de la manifestation, défiant ainsi les forces des mokhaznis et de la police marocaine. Le 9 octobre nous sommes descendus, une fois encore, Dkhil nous demanda de venir à son bureau et de lui faire part de nos demandes. Les principales demandes des femmes étaient: la libération de tous les détenus et la lumière sur les disparitions, dont beaucoup datent de 1976. Il s 'est contenté de répéter des futilités sans répondre à nos revendications légitimes. De plus il m'accusa d'être le leader des manifestations...
Le lendemain nous avons été, mon père et moi convoqués par le Gouveneur. Dans la salle d'attente nous avons trouvé un groupe d'agents de la DST. Ils ont ordonné à mon père de les accompagner. Je suis restée seule. Quelques instants plus tard, un autre groupe d'agents entra et ils m'ordonnèrent de les suivre. J'ai refusé mais je ne savais que faire alors je suis entrée dans le bureau du Gouveneur. Je lui ai demandé " Où est mon père ? " Il a répondu qu'il était parti. Puis il ordonna de m'emmener mais avant qu'ils puissent le faire, je l'ai giflé. C'est ainsi que je fus arrêtée et transférée sur le champ à El Ayoun de façon sauvage et inhumaine, comme si j'étais un animal. J'avais les mains menottées et les yeux bandés. La nuit, on m'a fait subir toutes sortes de tortures physiques et psychologiques que je suis incapable de décrire. Plus j'étais torturée, plus ma détermination s'affirmait et plus je les défiais. Je me rappelais nos glorieux martyrs qui ont sacrifié leur vie pour le bien-être de ce peuple, les femmes et les enfants bombardés par l'aviation marocaine à Oum Dreiga. Au petit matin du 14 octobre, j'ai reconnu avoir conduit les manifestations.(...)
J'ai passé cinq jours au commissariat de la PJ ensuite j'ai été transférée d'une façon barbare au poste de commandement des CMI où étaient détenus d'autres camarades. Dans ce centre secret nous avons passé plus de 1O jours sans couverture et presque sans nourriture (qui se résumait à un morceau de pain et deux verres d'eau quotidiennement). (...)
A Rabat, ou nous a conduits au siège du Ministère de l'Intérieur où nous avons été soumis à un interrogatoire de la part d'agents de la province et de la DST. (...) A l'Etat Major de Salé nous avons été mis en isolement chacun dans une cellule, les yeux bandés et les mains ligotées. Il faisait très froid: nous n'avions presque rien pour nous couvrir et nous étions à deux pas de la mer. L'alimentation n'était pas mauvaise, mais ils nous interdisaient de faire notre toilette. "(...)
Accusés "d'atteinte à la sûreté de l'Etat" , les 6 jeunes sahraouis sont tous condamnés à 20 ans de prison ferme.

" Le 5 novembre 1993 nous entamons une grève de la faim pour protester contre la non réalisation de nos principales revendications, à savoir: la possibilité de poursuivre nos études et les visites des familles. C'est le 22 novembre que nous avons reçu les premières visites des familles. Ce jour-là Bennou est entré à l'hôpital.
Le 25 novembre, le CICR nous a rendu visite. Ses membres ont pris toutes les informations nous concernant. Nous avons également été photographiés et on nous a remis un coupon avec notre numéro CICR. Quand j'ai abordé avec le médecin de la délation les agissements barbares. Ia torture et les viols que j'ai subis ainsi que d'autres femmes sahraouies lors de mon emprisonnement à El Ayoun il s'est contenté de répondre que dans toutes les zones de conflits même les hommes subissent la torture et les viols. quant aux femmes !...
Le 7 décembre Bazid Salek entre à l'hôpital pour un diabète. (...) Le 2 février c'est à mon tour d'entrer à l'hôpital pour hémorragie et inflammation.(...) Le 24 septembre 1994, Bennou et Barricallah ont refusé de rentrer dans leurs cellules pendant 25 jours pour protester contre leur lieu de détention (cellules situées en sous-sol, sans aération). Du 31 octobre au 9 novembre 1994 nous avons procédé à une grève de la faim pour protester contre les conditions de notre détention. Nos principales revendications étaient la possibilité de poursuivre nos études, l'amélioration de la nourriture ainsi que de pouvoir pratiquer du sport et sortir dans la cour... Le CICR qui nous apportait des lettres de nos failles des campements de réfugiés, ne nous en a pas apporté lors de sa visite du 3 décembre 1994, l'un des membres de la délégation a dit avoir eu un entretien avec le Ministre des Droits de l'Homme qui lui aurait dit que nous sommes des prisonniers de droit commun et que nous ne devons avoir aucune relation avec le Front Polisario."
Le 12 décembre on nous confisqua tous les moyens d'information: journaux, radio. Concernant les études, on nous a répondu que les établissements scolaires ont dit que nous étions exclus et que si l'administration voulait nous inscrire elle devrait payer une 1'000 dirhams pour chacun d'entre nous et que vu les circonstances, elle ne peut pas payer cette somme. - Mais le Maroc pille bien chaque jour des centaines de tonnes de phosphates au Sahara Occidental-. Quant aux moyens d'information, il nous a été répondu que sur décision du Palais royal, nous n'avions droit qu'aux médias marocains à savoir Radio Rabat et Midi 1.
Maintenant je vais aborder les conditions in supportables que vivent les détenus dans les cellules et dans les centres secrets tels que le PC CMI (poste de commandement des Compagnies Mobiles d'Intervention) à El Ayoun. Dans ces centres secrets où croupissent les vieux, les jeunes, les enfants et les femmes, ils pratiquent une torture qu'on ne peut pas imaginer. Personne peut croire que de telles monstruosités soient vraies, soient réelles. Nous étions "marqués". Quant on appelait chacun de nous dans son coin, "l'âne no 1?" on devait répondre "c'est moi l'âne no 1" ; "l'âne no 2 ?" "c'est moi l'âne no 2 ", "le chien no 1 ?" "c'est moi le chien no 1"... Les tortionnaires nous ordonnaient souvent de nous déshabiller. à une femme "debout, déshabille-toi et danse!" ; à une autre déshabille-toi et marche à quatre pattes!"; à un homme "déshabille-toi et aboie comme un chien!" . Par la suite ils ordonnaient à un jeune homme d'avoir un rapport sexuel avec une prisonnière. " Fais-lui ce que ton père fait à ta mère". Ainsi que d'autres agissements aussi barbares qu'inhumains.
La femme , à l'intérieur de ces cellules est traîtée avec sauvagerie. Quand elle veut aller aux toilettes, des gardiens la frappent le long du parcours. Ceci sans parler des abus sexuels et la torture psychologique. Les tortionnaires la traitent à leur guise. L'objectif de tels agissements est de rendre l'être humain vulnérable. Ainsi à sa sortie de ces prisons, s'il arrive à en sortir vivant, le détenu est atteint de plusieurs maladies et passe le reste de sa vie entre les hôpitaux. Parfois les prisonniers ne sont relaâchés que pour mourrir quelques jours après leur sortie. Il s'agit d'une vraie guerre psychologique et physique ayant pour but l'anéantissement de notre volonté et nous toucher dans notre dignité pour empêcher la poursuite de notre lutte. Malgré tout cela, notre résistance et notre défi grandissent chaque jour davantage.

UP

Mahmoud EL ATMANI

Début 1978, j'ai eu mes premiers contacts avec le Polisario. J'étais alors employé à la radio-télévision marocaine à Rabat. J'ai été
transféré à El Aiun pour une nouvelle affectation professionnelle. J'ai fréquenté la communauté sahraouie et rencontre des militants du Polisario comme Sid Ahmed RAHAL, vieux militant qui avait participé aux émeutes de 1970, ainsi que d'autres.
A cette même période je rencontre ma future épouse EL EZZA CHAABANI. Elle est elle aussi militante du Polisario sans qu'elle ne me le révèle - y compris après le mariage - mariage qui sera célébré en janvier 1979.
Les militants rencontrés me demandent de leur fournir des informations compte tenu de mon travail à la radio et télévision marocaine, en particulier sur les installations militaires, sur l'état des forces militaires, leur déploiement, les mouvements de troupes, sur l'état de l'économie marocaine, sur les projets du Maroc quant au Sahara Occidental. Je bénéficiais alors de la confiance de mes supérieurs qui ne connaissait pas mon origine sahraouie. En effet, le nom de ma famille "ATMANI" est un nom marocain ordinaire qui avait été attribué à la famille. Je ne révèle pas plus mon origine sahraouie aux collègues de travail sahraouis.
Durant l'été 1979, j'incite mes collègues à se mettre en grève pour une augmentation de salaire. C'est alors que mes supérieurs m'accusent d'être à l'origine du mouvement et, d'être l'initiateur d'une entreprise de déstabilisation à la solde des sahraouis. Aucune preuve n'est en leur possession. La grève est un succès et la direction concède certains avantages y compris aux employés sahraouis (promotions, augmentations). .Mes supérieurs n'ont toujours pas connaissance de mes origines mais néanmoins ils commencent à se méfier de moi. Je suis alors affecté à un nouveau poste où je me retrouve cantonné dans les locaux de l'administration et je n'ai plus l'occasion de faire des reportages dans les endroits sensibles.
C'est alors que je sympathise avec un technicien Mohamed Ahmed EL RABANI qui se trouve être également un militant du Polisario, ce qu'il ne me révèle pas. Je l'apprendrai à sa mort à la fin de l'année 1979 après son arrestation Ce collègue est remplacé par un marocain et je pêne qu'il était un agent des autorités.
A la fin de l'année, ma femme enceinte perd notre enfant à la naissance sans que l'hôpital ne veuille me donner les raisons du décès, mais de sérieux doutes pèsent sur les circonstances du décès de notre enfant. Après ce drame mes origines sahraouies sont désormais connues.
Je continue néanmoins mes activités militantes en fournissant toujours des informations même si elles sont de moindre importances. La révélation de mes origines me rendent la tâche plus compliquée. C'est à cette époque que j'assiste aux premières réunions secrètes d'une cellule du Polisario. J'y rencontre d'autres militants, entre autre Mohamed Dadache, qui fut arrêté et condamné à mort en 1989. Sa peine fut commuée à perpétuité et il est toujours emprisonné à Kénitra au Maroc.
Ces réunions consistaient en discussions politiques, à la préparation de matériel' de propagande à l'organisation de leur diffusion ainsi qu'à l'organisation de manifestations auxquelles je participe. En novembre 1980, ma femme et moi-même sommes arrêtés et emmenés à la police judiciaire (lieu arrestation durée) et c'est à ce moment que je comprends et découvre les activités de ma femme ainsi qu'elle même (décrire l'interrogatoire). Ni elle ni moi ne parlons Nous sommes alors transféré à la CPM . Je suis torturé durant 15 jours. Ils me questionnent sur les manifestations qui ont eu lieu à. Les tortures sont violentes, électricité, brûlures à la cigarette, fouet (falaqa), suspension au bout d'une corde... Mais je ne parle pas et nie tout lien avec le Polisario Quinze jours plus tard je suis libéré. En fait cette libération avait pour but de mieux me surveiller pou parvenir à démanteler le réseau. Ma femme a été également libérée et elle non plus n'avait pas parlé.
Je me rends alors à Tarfaya pour visiter ma famille. Ma femme quant à elle reste à El Aïoun avec sa propre famille.
Deux jours après mon arrivée à Tarfaya j'assiste à une manifestation (dont je n'avais pas eu connaissance ultérieurement et pour laquelle je n'avais pas participé à l'organisation). Dans l'ensemble de la ville, des drapeaux sahraouis sont accrochés Je suis arrêté sur le champ ainsi que de nombreux autres sahraouis. Je suis emmené au commissariat et questionné. Je suis libéré en fin de journée. Je décide alors de regagner El Aïoun. Mon jeune frère m'accompagne A peine arrivé, il est arrêté. Il apprend que des amis de son frère sont arrêtés également à Tarfaya et il découvre alors que son frère faisait partie du Polisario. Tous sont désormais portés "disparus". Début 1981, Je me rends alors à Casablanca pour essayer de trouver des informations sur le lieu de détention de mon frère Pour me couvrir et écarter les soupçons de mon appartenance au Polisario, j'adhère à USFP (union socialiste des forces progressistes), parti de gauche marocain, qui défend les thèses du sahara marocain comme la plupart des partis politiques de ce pays. Ne pouvant obtenir aucune information sur le sort de mon frère, je regagne El Aïoun en passant une nuit à Tan-Tan chez ma soeur.
Le 11 février 1981 à 4 h du matin je suis de nouveau arrêté. Je suis emmené au Commissariat central de la ville. Un inspecteur me dit "nous connaissons toute la vérité sur toi, sur ta famille, sur vos activités. Nous vous avons libéré par deux fois pour en savoir plus". Ma femme est arrêtée le soir suivant. J'en suis informé par ma nièce, incarcérée avec moi et qui m'avoue avoir parlé sous la torture. Plusieurs autres sahraouis sont aussi arrêtés. Ma nièce m'apprend également que ma femme, enceinte de jumeaux, a été torturée et qu'elle a perdu les enfants. Je reste au commissariat central de Tan-Tan durant trois mois avec notamment Brahim BALLAGH, aujourd'hui réfugié en France, et 11 hommes et 2 femmes dont ma nièce.
Les tortures sont encore plus violentes que lors des premières arrestations. Elles sont non seulement physiques mais également psychologiques. Un inspecteur me dit un jour "nous pourrons vous torturer jusqu'à la mort si vous ne parlez pas, alors à toi de choisir". Sous l'ampleur de la violence j'avoue mon appartenance au Polisario et ne donne que des noms de militants déjà arrêtés.
Après ces aveux je suis transféré à Agadir en avril 1981. Je reste au commissariat central de cette ville pendant 3 mois. Il n'a pas eu d'interrogatoire ni de nouvelles tortures pendant cette période. En juillet 1981, je suis transféré (je l'apprendrai par la suite) à AGDZ Les conditions de détentions sont indescriptibles. Les cellules sont glaciales en hiver, torrides l'été. Elles sont sales. La nourriture est rare et infecte. Les tortures et les brimades sont le lot quotidien. Nous sommes constamment attachés, ne voyant le soleil qu'un quart d'heure par jour . Nous ne pouvions ni parler, ni lever les yeux sous peine de brimades supplémentaires.
Nous étions regroupés à six ou dix. Au total nous étions 60 à 70. Je découvre que mon frère est détenu au même endroit et qu'il a une jambe fracturée qui n'a pas été soignée mais je n'arrive pas à lui parler. Devant ces conditions je tente de prendre contact avec les autres détenus pour essayer de faire naitre un mouvement de révolte. Mais cette démarche est découverte et je suis mis à l'isolement le plus totale pendant deux mois. Les tortures directes recommencent. Au bout des deux mois les gardes me demandent dans quelle cellule je veux être et je dis vouloir être avec mon frère.
Fin 1982, nous sommes tous transférés à Kalaat M'Gouna. Une centaines de prisonniers sahraouis y sont déjà retenus. Je trouve El Khadir DAOUD aujourd'hui réfugié en France. Les traitements infligés sont identiques à ceux d'AGDZ. Au bout de quatre année nous étions environ 300 détenus. Environ 50 sont morts de malnutrition, du manque d'hygiène et de soin ou des violences infligées.
En 1986 nous nous révoltons et exigeons un meilleur traitement. En 1991 on nous propose de demander pardon au roi Hassan II (aucun d'entre nous n'avait été jugé encore moins condamné), de reconnaître nos torts et en contrepartie nous serions libérés. Nous refusons. Mais en juin 1991, nous sommes tout de même libérés.
La plupart de mes compagnons sont reconduits dans leur famille. Mais 32 parmi-nous dont moi-même sommes emmenés à Rabat 29 hommes et deux femmes). Parmi eux il y a EL KENTI, aujourd'hui réfugié en France. Nous sommes emmenés à l'hôtel EL ABTAL où nous rencontrons Benhachem, secrétaire du ministre de l'Intérieur Driss Basri et qui est également le chef des services de renseignements marocains. Il est accompagné de fonctionnaires de police mais également d'un tranfuge du Polisario passé au service du Maroc. Il s'agit de EL HADRAMI Omar (Admi) L'objectif de cette rencontre était de proposer aux anciens détenus de mettre fin à toute activité et de travailler pour la solde du Maroc. Le refus fût unanime.
Nous sommes alors libérés et je retourne à El Aïoun. Je ne retrouve évidemment pas de travail Ma femme avait été forcée de divorcer et on lui avait dit que j'étais décédé. Elle s'était remariée. A mon retour elle découvrira le mensonge mais ne pourra pas se désengager de ce deuxième mariage.
En 1992, je me remarie. Je ne retrouve toujours pas de travail Je suis constamment surveillé et convoqué. Lors d'une entrevue avec le gouverneur Salah Zemrag, celui-ci me dit qu'aucun emploi ne me sera attribué sauf si j'accepte de collaborer avec la police marocaine, alors dans ce cas je pourrai retrouver mon emploi à la radio. Je refuse fermement.
Je suis toujours assigné à résidence à El Aïoun et dois me présenter chaque semaine au commissariat. Je suis questionné sur mes relations, ma vie, mes revenu:.. Os me refusent également le renouvellement de mes papiers. Je décide alors de quitter El Aïoun. Je fuis en bus vers le sud du Maroc avec un ami. Je cherche à gagner l'Algérie Je suis arrêté à Tarfaya et emprisonné pour la nuit puis ramené à El AJoun et présentéau gouverneur Zemrag. Celui-ci m'injurie me menace et me promet la mort si je récidive.
Malgré les menaves je décide de retenter la chance. Je laisse mon épouse enceinte et gagne le Maroc. En voiture je parviens
à la frontière Algérienne au Nord et je passe la frontière clandestinement . La police algérienne contacte alors la représentation du Polisario à Alger où je suis alors transféré. Après vérification de mon identité et de ma qualité de militant, je pars pour les campements de réfugiés à Tindouf. Je suis actuellement résidant en France en tant que réfugié.

Mahmoud El ATMANI

UP

Brahim BALLAGH

Je m'appelle BALLAGH Brahim. Je suis né le 17 novembre 1954 à KSAB1 au Sud du Maroc dans la province de GOULIM1NE. Je suis Sahraoui et de nationalité marocaine.
Avant de commencer mon récit je dois vous dire qu'au service des étrangers, ils ont mal orthographié le-nom du lieu de ma naissance, ils ont écrit KSAR1 au lieu de KSABI J'ai fait mes études primaires à l'école de mon village natal et mes études secondaires au collège de HASSAN EL HADRAMI à la ville de GOULIM1NE. J'ai arrêté les études à la fin de ma première année de lycée./..
Avant mon arrestation j'étais fonctionnaire à la ville de LAAYOUNE (Sahara Occidental). En septembre 1980 j'ai été expulsé de mon travail après une décision prise par le gouverneur de LAAYOUNE sous prétexte que je divulguais les secrets de l'administration.
Je suis resté dans cette ville jusqu'en février 1981 et là je suis parti faire une visite à TAN-TAN où se trouvait ma soeur EL MAOUGAF. Le matin du 11 février à TAN-TAN, moi et un ami TAROUZ1 SIDI Salek alors que nous traversions une ruelle, un véhicule Fiât 127 sans immatriculation s'arrête devant nous. Des hommes habillés en civil en sont descendus et se sont présentés comme des agents de la sécurité. Ils nous ont ordonné de les suivre pour un simple interrogatoire qui ne devait durer que cinq minutes. Dans la voiture ils nous ont mis les menottes et nous ont bandé les yeux et nous ont emmené dans un lieu inconnu. /..Je me trouve alors en face de deux hommes habillés en civil qui commencent à m'interroger. Ils voulaient connaître mes activités et mes relations supposées avec le Front Polisario. Ils m'ont accusé d'avoir distribué des tracts et des drapeaux du Front Polisario et d'appartenir à des organisations clandestines./..
J'ai nié toutes les accusations. Ils m'ont alors allongé sur un long banc et ils m'ont ligoté les pieds et m'ont attaché autour du banc avec une corde. Les tortures commencent par des coups de lanière de caoutchouc sur la plante des pieds. Après un quart d'heure de torture ils versent de l'eau glacée sur les pieds. Une douleur accablante et insupportable me pousse à crier. Après cette séance ils m'ont placé sur la bouche et le nez un chiffon imbibé de produits détergeants (grésil) et versent de l'eau jusqu'à provoquer l'asphyxie.
Cela a duré une vingtaine de minutes. Ils n'ont pas obtenu mes aveux Les tortures continuèrent après une pause de 3/4 d'heure pendant lesquels j'ai écouté les cris de mon ami qui passait par les mêmes choses. Après ils sont revenus pour me conduire de nouveau dans la même salle. Ils ont dit alors qu'ils allaient utiliser le deuxième degré si je continuais à nier.
A chaque séance de torture ils m'enlèvent mes vêtements. Ils m'ont ligoté les mains devant les genoux puis passé une barre de fer et me soulèvent avec celle-ci et me suspendent entre deux tréteaux, c'est le "poulet rôti".
J'ai résisté dix minutes puis ils commencent à me passer des décharges électriques. Je n'ai toujours rien avoué. Les techniques de torture se succèdent. Ils m'ont allongé à plat ventre et m'ont ligoté les mains derrière le dos ainsi que les pieds puis m'ont levé avec une barre de fer suspendu entre deux traiteaux.
Cette fois ci la douleur est encore plus forte que pendant les autres séances. Je sens la coagulation du sang dans les mains et le diaphragme qui se déchire. Après 20 mn ils ont posé quelque chose de lourd sur mon dos. Je ne peux le supporter, je commence à crier, ils me fouettent en même temps les pieds jusqu'à ce que s'écoule du sang. Je ne sais pas combien de temps on passe dans cette séance.
Le jour suivant je me suis réveillé dans ma cellule, les mains menottées et les pieds gonflés avec des blessures très profondes. Dans la soirée, un infirmier de la police est venu me soigner les pieds. Deux jours plus tard, ils nous ont donné un pain sec et de l'eau. C'était notre menu quotidien./..
Cette situation dura jusqu'au 2 mars 1981. Ce jour là ils ont obstrué la fenêtre de la cellule et durant la nuit il y a eu un grand tumulte. Des cris, des hurlements de ceux qui étaient torturés. De nouvelles arrestations avaient eu lieu. Deux jours après, on a été regroupés dans une autre cellule avec de nouveaux détenus. On étaient 15 dont une jeune fille - NAJI HINDOU - qui venait de TARFAYA. J'ai
connu également BOUTEKNICHE Omar un jeune de 19 ans de TAN-TAN, AGADR YAHDIH un lycéen de Tan-Tan et MAHMOUD MOULAY AHMED EL OTHMANI de TARFAYA./..
Nous sommes restés à Agadir jusqu'au 10 juillet 1981, date à laquelle nous avons été transférés à AGDZ (région de OUARZAZATE) et remis entre les mains des Forces Auxiliaires (Moghaznis). L'arrivée s'est effectuée sous la brutalité des gardiens, à coups de bâtons et de fouet (courroie des moteur de voiture) puis nous avons été enfermés dans des cellules.
Le régime alimentaire était une tasse de "café", de la semoule trempée dans de l'eau et un bidon de 5 litres d'eau. Un autre bidon nous servait d'urinoir et nous avions le droit de sortir une fois toute les 24 heures pour déféquer. La cellule est sombre et étouffante, les rats et les scorpions sont notre lot quotidien. En deux mois nous ne pouvions plus que ramper car nous n'avions plus de force, nos jambes et nos cuisses étaient gangrainées par des taches oires et elles ne nous portaient plus. Nos vêtements étaient en loques et on essayait de couvrir notre nudité avec ce qui en restait. Un jour, un moghazni est entré et a distribué des oranges et des dattes. Il a fait des piqûres de vitamine B6 et B12 à ceux qui étaient paralysés et aux plus faibles. Le menu quotidien s'est un peu amélioré quelques grains de lentilles et des pois chiche, En permanence sur le toit de chaque •cellule il y a une sentinelle et au moindre bruit il le signale à ceux qui sont chargés de la torture. Toute la cellule est alors battue et c'est la même chose pour les femmes, les enfants et les vieux.
En janvier 1982 un capitaine est arrivé et a donné l'ordre que les cellules soient ouvertes. Ils nous a annoncé que nous allions rester toute la journée dans une cour. Cette cour mesurait 22 m sur 18. Le soir ils nous ont à nouveau enfermés. On est resté à AGDZ jusqu'au 14 avril 1983, date à laquelle on a été transférés à KALAAT M'GOUNA dans des camions militaires, les yeux bandés et les mains ligotées. Ce tranfert à duré 6 heures. On est arrivé vers 5 ou 6 heures du matin.
En arrivant là-bas on a su qu'il y avait d'autres détenus. On a été enfermés dans des cellules de 9 m sur 3 m et nous étions à ce moment là 22 personnes. Les conditions dans ce lieu étaient encore plus dures et horribles. Petit à petit on a découvert qu'on pouvait communiquer avec les autres en tapant discrètement sur le mur. J'ai su alors que certains qui avaient été arrêtés en 1975, 76 et 1979,
étaient là aussi dans d'autres pavillons. /..
En 1988 la situation s'est à nouveau améliorée un peu jusqu'en juin 1991. Là une délégation est arrivée présidée par le gouverneur de OUARZAZATE "ALAL SAÂDAOUI" et un groupe d'officiers de la DST encadré par le commissaire divisionnaire des la DST "ARSALAN". Ils sont venus avec une vidéo et une cassette. On nous montrait le conseil consultatif sahraoui qui demandait notre grâce à Hassan II lors de sa visite dans les villes d'ASSA et de SMARA.
Le 16 juin 1991, ils nous ont emmenés en camions militaires, les yeux bandés, jusqu'à un hôtel touristique de luxe (KARAM) à OUARZAZATE. L'hôtel avait été vidé des touristes et les moghaznis surveillaient partout. J'y suis resté 7 jours. Au bout de ces 7
jours il m'ont appelé avec d'autres (dont 17 femmes) et ils nous ont alors emmenés dans des cars de la chaîne hôtelière KARAM. On a roulé toute la nuit du 23 juin 91 et le 24 juin on est arrivé à LAAYOUNE. On est resté dans le palais des congrès de cette ville, et on a été reçus par les autorités locales de la ville (polices, gendarmes, Pacha, chefs d'arrondissement, les notables). Le chef d'arrondissement a fait un discours pour dire que le roi nous graciait. Un notable de la tribu dont nous faisions parti, se "portait garant" pour chacun de nous. Pour moi ce fut un dénommé SAAYAD, ex-dentiste et membre du conseil consultatif mis en place par HASSAN II au SAHARA
OCCIDENTAL. D a signé un papier. On nous a dit qu'on devait se présenter à la préfecture de police et signaler tous nos déplacements.
Après on nous a fait sortir et nos familles nous attendaient à l'extérieur. J'ai trouvé le fils de ma tante du côté maternel et des amis et on est rentré à la maison de ma tante. .T'y suis resté deux jours puis je suis parti à la préfecture pour demander l'autorisation de rendre visite à mes parents à GOULIMINE. J'ai eu un accord pour 10 jours. Là j'ai retrouvé ma famille sauf ma soeur qui était décédée après sa deuxième arrestation en 1983 à Tan-Tan./..
J'ai décidé alors de quitter le Maroc par tous les moyens. Fin décembre 1991, j'ai pris le car pour RABAT et de là j'ai pris le train pour OUJDA, la frontière algéro/marocaine. J'ai essayé de passer clandestinement la frontière mais j'ai perdu le chemin, je suis reparti sur RABAT. Là, j'ai trouvé un ami qui m'a conseillé de retourner à GOULIMINE pendant qu'il chercherait un contrebandier qui connaît la route.
Le 4 août 1992 il m'a fait savoir qu'il avait une personne qui s'occuperait de moi jusqu'au territoire algérien. Je suis reparti sur RABAT ou j'ai retrouvé mon ami et la personne en question. Il m'a accompagné dans le train jusqu'à OUJDA. On est resté jusqu'à la nuit puis on est parti à pied vers la frontière qu'on a traversée dans la même nuit. Au lever du jour je suis arrivé à la première ville algérienne MAGHNIA Là j'ai pris une voiture vers ORAN. Dans cette ville j'ai pris une autre voiture et j'ai demandé au chauffeur de m'emmener à la représentation du Front Polisario, c'était le 6 août 1992. J'y suis resté jusqu'au 16 août 1992 . Ce jour là j'ai pris un avion jusqu'à TINDOUF. Là une voiture sahraouie m'attendait pour m' emmener aux campements des réfugiés. J'ai été reçu par le président de l'association des familles des prisonniers et disparus sahraouis. Je suis resté au campement jusqu'en février 1993 ./..
Ensuite j'ai pu obtenir un visa pour la Suisse par l'intermédiaire d'association suisse de soutien au peuple sahraoui afin de venir témoigner devant la 49ème commission des droits de l'homme de l'ONU à Genève. C'était en mars 1993.
En avril 1993, j'ai été invité en Espagne par les comités de soutien au peuple sahraoui pour témoigner. Puis début juin 1993, j'ai été invité par une association latino-américaine pour assister à la conférence internationale des droits de l'homme à Vienne en Autriche.
Puis fin juin 1993 j'ai été invité par le Secrétariat d'Amnesty International (département de recherche sur le moyen orient et les pays du Maghreb), à Londres. J'y suis resté jusqu'au début août, puis je suis rentré via Alger aux campements de Tindouf. J'en suis reparti début novembre 1993 pour aller en Espagne, invité par les sections d'Amnesty International, pour participer à la campagne sur les disparitions et les assassinats politiques. Je suis resté en Espagne jusqu'à la fin du mois de novembre 1993. Je suis retourné dans les campements de réfugiés sahraouis à Tindouf où je suis resté jusqu'en février 1996. Je suis venu en France ou je réside actuellement en tant que réfugié.

Brahim MBAREK
(dit Ballagh)

UP

DAOUD El Khadir

TEMOIGNAGE DE DAOUD EL KHADIR MOHAMED AYAD SUR UNE DISPARITION DE 15 ANS


Sous-Commission de la lutte contre les mesures discriminatoires et de la protection des minorités des Nations unies. 46ème session, août 1994: Point 10 de l'ordre de jour
Madame la Présidente,
Le 20 Septembre 1979, nous étions entassés les uns sur les autres, ruminant un silence lugubre que nous devons observer à longueur de journée, entourés de murs dont la grise nudité accentuait encore la désolation de ces antres dans lesquels nous avons été confinés. Nous ne pourrions pas imaginer - et l'imagination étant l'unique chose au royaume chérifien du Maroc qui échappait encore à un infernal et brutal appareil répressif - qu'un jour, en ce monde de vivants, je pourrais témoigner devant une assemblée représentative de la Communauté Internationale sur une partie des supplices que j'ai subis en compagnie de plusieurs centaines de mes compatriotes sahraouis dans les geôles secrètes marocaines.
Aucun de ceux qui étaient Ià ne pouvait en caresser l'espoir, et nous avions tout le temps pour tous les rêves les plus surréalistes, de pouvoir un jour sortir vivant de ces ergastules, véritables vestiges de l'antique et impériale Rome.

Madame la présidente,
Si je suis encore aujourd'hui en vie et prêt à témoigner sur mon calvaire et celui de tous les frères disparus, je le dois sans nul doute aux efforts inlassables et à la persévérance dont les ONG ont fait montre auprès des organismes humanitaires pour que la lumière soit faite sur la situation des disparus sahraouis et marocains.
Qu'elles trouvent ici l'expression de ma profonde gratitude, en particulier Amnesty International à qui je dois ma libération et Pax Christi International qui me donne son hospitalité pour ce témoignage.
Je m'appelle Daoud el Khadir Mohamed Ayad. Je suis citoyen sahraoui. Dans la nuit du 16 au 17 mars 1976, à 4 heures du matin, des hommes armés ont fracassé ma porte, m'ont brutalisé et perquisitionné ma chambre Après m'avoir bandé les yeux et menotté les mains derrière le dos, mes ravisseurs m'ont amené dans un commissariat de police d'Agadir au Maroc où j'ai subi un passage à tabac pendant trois jours.
Le 21 mars, j'ai été transféré, avec 5 autres Sahraouis, au tristement célèbre centre d'interrogatoires de Derb Moulay Chérif à Casablanca. Ce centre, qui est spécialisé dans les tortures et les interrogatoires, est un passage obligatoire pour tout détenu au Maroc.
A Derb Moulay Chérif, j'ai rencontré 23 Sahraouis arrêtés aà El-Ayoun et Smara. Nous avons connu les pires sévices et les formes les plus horribles de torture: on nous ligotait les pieds et les mains derrière le dos sur lequel est posé un objet lourd et on nous suspendait à une barre de fer horizontale. C'était insupportable. Chacun pensait que sa colonne vertébrale allait se briser à tout moment.
D'autres fois, j'ai été attaché comme un saucisson sur une longue table et on me plongeait la tête dans un mélange de détergent et d'urine pour m'asphyxier. Les tortionnaires m'ont également fait subir des séances de décharges électriques sur les parties sensibles du corps.
J'ai éte maintenu debout, complétement nu, pieds et mains liés, jusqu'à l'épuisement total. Dès que je m'écroulais, je recevais des flagellations sur la plante des pieds et celà produisait des ondes de douleurs qui faisaient vibrer tout mon corps.
Je suis resté 4 mois et 16 jours dans cet enfer de Derb Moulay Chérif. Puis, j'ai été transféré le 6 août 1976 au centre secret de détention d'AGDZ, à 80 km au Nord de Ouarzazate.
Là, j'ai été enfermé dans une cellule de trois mètres sur deux, n'ayant pour toute aération que de petits trous perçés en haut du mur. Je n'avais que de vieilles nattes sur lesquelles je devais me coucher et un seau en fer qui me servait de toilette et qu'il fallait vider deux fois par jour.
Au fil des jours, ma santé s'est détériorée. Je ne pouvais plus me tenir debout. Je me sentais sur le point de mourir. Ensuite, j'ai été transféré dans une cellule commune où d'autres Sahraouis se trouvaient déjà. Ils m'ont soutenu moralement.
Nos gardiens nous ont maintenu en vie en nous administrant des rations alimentaires composées d'eau et de soupe à base de graines de lentilles, de pois chiches, d'haricots ou de fèves non cuites qui provoquaient des ravages irréparables à l'estomac.
A force d'épuisement, mes compagnons et moi avons fini par nous déplacer à quatre pattes Plusieurs de mes compatriotes mourront de faiblesse.
Dans ce camp aux portes de l'enfer, j'ai passé 4 ans et 2 mois. J'ai franchi le seuil de celui-ci quand je fus transféré au bagne de KALAAT M'GOUNA, réplique exacte de TAZMAMART, tristement connu.
L'endroit était encore plus horrible que les précédents. J'y ai trouvé des détenus sahraouis transférés eux aussi de plusieurs autres centres clandestins marocains, comme SKOURA, les villas de la Direction de la Sécurité Territoriale implantées dans toutes les villes du Maroc.
Tortures et mauvais traitements ont constitué notre lot quotidien. Nous n'étions plus que des loques humaines se traînant à quatre pattes. Nous n'avions plus que la peau collée sur des os qui ne nous soutenaient plus. Nous étions presque nus car nos habits sont tombés en lambeaux à cause du temps et de la saleté.
Dans notre cellule, pleine à craquer, nous ne disposions que d'un bidon en plastique pour nos besoins naturels. Nous nous retenions pour que le bidon ne se remplisse pas trop vite et se déverse à même le sol.
Ce qui est arrivé à plusieurs reprises quand il y eut des cas de diarrhées. Quand on se soulageait, les autres fermaient les yeux par pudeur et le nez à cause de l'odeur.
Ceux auxquels il restait encore un peu de force, se chargeaient de déverser le bidon dehors, ce qui, quand même, leur permettait de voir, un instant, le ciel ou le soleil.
52 Sahraouis sont décédés et ont été enterrés dans des fosses communes vite couvertes de chaux vive pour accélérer la décomposition et atténuer les odeurs. 6 autres mourront quelques jours à peine après leur libération en juin 1991 à cause de la détérioration de leur état de santé (tuberculose, pneumonie, troubles digestifs, ulcères d'estomac, rhumatisme, etc).
En juin 1991, on nous annonça notre prochaine libération. Avant la date fixée pour cet év ènement, nous avons reçu des soins pour améliorer notre état physique et être "présentables" devant l'opinion publique internationale.

Madame la Présidente,
J'ai donc passé un total de 15 ans, 3 mois et 26 jours dans les divers centres de détention secrets marocains.
Je n'ai jamais été jugé et encore moins condamné par un tribunal. Je n'ai jamais été indemnisé pour toutes les violations des droits de l'homme dont j'ai été victime car, au Maroc personne n'est à l'abri des excès du MAKHZEN, ce Léviatan des temps modernes.
L'arsenal des normes et lois en vigueur ne protège en fait pas les citoyens contre les excès de l'administration. Sa véritable finalité n'est-elle pas de leurrer la Communauté Internationale ?
Ici, la justice est établie en fonction des intérêts du MAKHZEN. Elle est à son service. L'impartialité de la justice au Maroc est une fiction. Sachez que l'unique recours dont disposent les centaines de malheureux qui peuplent encore les prisons marocaines reste les pressions que la Communauté Internationale peut et doit exercer de l'extérieur.
Les recours qui prot ègent, sans discrimination, la personne humaine dans un état de droit, sont inexistants au Maroc, en tous cas pour les Sahraouis.

Je vous remercie Madame la présidente.


UP