Bureau International pour le Respect des Droits de l'Homme au Sahara Occidental
Oficina International para el Respeto de los Derechos Humanos en el Sahara Occidental
International Bureau for the Respect of Human Rights in Western Sahara

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TEMOIGNAGES DE LA REPRESSION MAROCAINE

 

EL GHALIA DJIMI

La concernée c'est ma grand-mère : FATIMATOU AHMED SALEM BAAD " ADJIMI " C.I.N : J 38759 née en 1929. Elle habitait à hay lekhiam n° 75 à Agadir.
C'est une femme d'origine sahraouie elle est venue à Agadir en 1949 avec ses 2 enfants pour chercher du travail. Le 3ème reste au Sahara à Laayoune ou il réside jusqu'à aujourd'hui. Elle était illettrée mais très consciente et pleine de sagesse et de bonté, elle était aimée et estimée par tout le monde.
Le jour de son enlèvement était le Mercredi 4 avril 1984, elle avait 55 ans et souffrait d'asthme. Ce jour là était un jour malheureux pour moi ainsi que pour toute ma famille. Surtout pour moi, c'était ma grand-mère paternelle et en même temps ma mère adoptive. Elle était mon idéal et toute ma vie, j'étais trop attachée à elle, j'ai dormi à ses côtés durant 23 ans, jusqu'au jour de son enlèvement. Ce jour là vers 16h, notre porte a été heurtée d'une façon violente à tel point que tout le monde chez nous a sursauté, une parente venue de Smara a été ouvrir la porte, elle s'est trouvée devant deux flics habillés en civil, ils se sont présentés comme de la police et ont demandé si madame Fatimatou est là ? Ils se sont enfilés dans la maison sans attendre la réponse et se sont dirigés vers la chambre de la maman, comme s'ils avaient le plan de notre maison en détail. Amma (c'est le surnom par lequel je l'appelais) était assise sur son tapis, elle venait de terminer sa prière. Ils s'adressent à elle : " vous êtes madame Fatimatou ment Ahmed Salem Baâd ? " Elle leur répondait oui ! Un de ces flics lui demande d'ouvrir son placard, là ou il y avait ses caisses où elle gardait ses propres choses. Les flics commencent à fouiller. A un certain moment ils trouvent une photo à moi au lycée, habillée à l'européenne. Le flic s'est adressé à moi : " C'est toi ? ". Je lui a répondu oui. Il m'a dit " on s'excuse, on a des instructions d'arrêter votre maman et elle n'a qu'à nous accompagner, et dis-lui de bien s'habiller et de prendre avec elle sa carte d'identité " ; Je lui réponds qu'elle est à jeun et lui demande si je pourrai lui apporter son petit déjeuner. il me répond" avec plaisir ". Dès qu'ils terminent la perquisition, ils demandent à ma mère d'aller avec eux. Elle était bien habillée bien et portait un grand voile sur ses épaules, elle a retiré de son avant bras deux bracelets en or qu'elle portait et me les a donné je les ai jeté contre le mûr en pleurant à chaude larmes et je lui disais : " Je sens te perdre maman et je n'aurais rien de plus précieux que toi dans le monde entier, je ne veux pas d'or puisque tu vas nous quitter à jamais". A ce moment-là je me suis rappelé la souffrance des sahraouis qui habitent au Sahara Occidental depuis 1975 dès qu'une famille perd un membre, le sort de ce dernier reste inconnu. Alors j'étais sûre de sa disparition définitive. Nous n'avons plus jamais eu de ses nouvelles.

Revenons un peu à notre situation, au moment où les flics étaient chez nous, nous étions des femmes seules effrayées, choquées, on ne pouvait bouger ni non plus parler. C'était une immense catastrophe pour la famille.

Parlons un peu d'Amma - car elle mérite de ne pas être oubliée - Elle était la responsable de la maison puisque mon père est absent, parti immigrer en Hollande .Chez moi nous étions moi, ma mère propre, ma sœur et mes trois frères et bien sûre Amma c'est elle qui est chargée de notre éducation, des dépenses de tout ce qui nous concerne, elle était une source de tendresse et d'amour pour nous, elle a joué même le rôle du père pour nous tous. Elle était tellement puissante, autoritaire et conservatrice puisqu'elle essayait de nous élever dans une situation typiquement sahraouie bien que nous vivions à Agadir. Chez nous elle exigeait que nous parlions seulement le dialecte sahraoui c'est à dire le Hassania pur, aussi notre mode de vie et notre façon de s'habiller comme si on vivait dans un Sahara minimal au sein d'Agadir. Vraiment c'est une vraie sahraouie et elle nous conseillait toujours de bien étudier et de bien garder nos coutumes sahraouies parce qu'elle était convaincue qu'un jour ou l'autre nous retournerions au Sahara.

En fin son enlèvement n'a rien à voir avec la politique parce que comme j'ai signalé que c'était une femme illettrée âgée et malade, mais seulement à cause de son origine sahraouie, à cause de ses qualités superbes de vrais sahraouis honnêtes et à cause de sa sympathie avec tous les sahraouis. Croyez moi que depuis son enlèvement ma vie était tellement bouleversée à cause de l'amour que je prouve pour elle et je le sens encore je n'arrête à penser à son sort, j'ai même nommée ma fille aînée de son prénom. Si elle est encore vivante elle doit avoir 73 ans dans des conditions sanitaires déplorables sachant que les autorités marocaines ne nous ont jamais parlé d'elle d'une façon officielle, malgré que mon père et mon oncle qui habitent en France ont fait beaucoup de tentatives en envoyé des correspondances, au cabinet royal, au Président du Parlement à l'époque Jallal Said et au ministre de l'intérieur mais en vain. Mon père aussi a visité Laayoune après le transfert d'Amma dans cette ville, la première semaine de son enlèvement. Il a contacté le gouverneur à l'époque Salah Zemrag. Ce dernier a dit à mon père " je vous avertis il ne faut jamais parler ni demander à propos de cette criminelle qui est votre maman " ! ! ! Imaginez-vous qu'elle insolence.

UP

Sur sa propre disparition, elle raconte :

Je suis une femme sahraouie née à Agadir le 28/05/1961. En 1985 j'ai terminée ma formation de technicienne en Agriculture et j'ai été affectée à la direction provinciale de l'agriculture à Laayoune en juillet 1986.

Pour moi le vendredi 20 novembre 1987 était un jour inoubliable au sein de mon travail vers 15h30 le responsable du service du personnel venait me voir il m'a dit " Il y a des gens à mon bureau qui te cherchent tu dois aller les voir ". J'ai trouvé deux hommes habillés en civil et l'un deux m'a dit nous sommes de la sûreté nationale, et nous voulons que tu nous accompagnes pour quelques minutes, je leur dis " je veux aller à mon bureau pour prendre mon sac " ils m'ont répondu " Ce n'est pas la peine tu vas revenir bientôt ". Je les ai accompagnés, devant le portail il y avait une Land-Rover un flic me dit : " tu peux te mettre derrière ". Dès que je suis montée derrière, le flic a pris un torchon âpre au toucher et il m'a bandé les yeux en ce moment là je me suis dis ce n'est pas une question de quelques minutes mais c'est un enlèvement pareil à celui de ma grand-mère et des centaines de sahraouis depuis 1975 .
Arrivée à la geôle dans la caserne de CMI toujours les yeux bandés j'ai entendu beaucoup de bruit des cris de détresse pas loin de l'endroit ou j'étais. Dans quelques minutes des gardiens m'ont guidé vers la salle d'enquête, celle là était une salle de torture et pas d'enquête. J'étais effrayée surtout avec la sensation de yeux bandés, le vacarme qui règne partout, les cris épouvantables des enquêteurs étaient partout dans cette salle. Vraiment c'était une situation psychique délicate. Après l'interrogatoire les tortionnaires m'ont déposée sur un banc après avoir attaché les mains et les pieds une fois allongée sur le banc auquel j'étais attachée avec une corde rugueuse . Un bourreau à côté de mes pieds et un autre à côté de ma tête, le premier n'a pas cessé de me donner des coups de bâtons sur les plantes des pieds l'autre mettait un chiffon imbibé de saleté et de détergent il versait cette solution sur le chiffon à tel point que je sentait comme si c'était un étouffement par noyade en ce moment là le flic se trouvant près de ma tête me giflait pour que je puisse respirer de nouveau, en même temps l'enquêteur m'interrogeait en me menaçant d'autres styles plus pénibles de tortures si je ne leur racontais pas la vérité. Cette torture corporelle a commencé presque à 17h jusqu'à 22h le 20/11/87. Puis ils l'ont repris à minuit jusqu'à presque 3h30 le 21/11/87- la précision du temps d'après ce que je les entendais dire - là où j'ai presque perdu conscience et j'ai commencé à raconter n'importe quoi. La deuxième reprise de la torture les bourreaux ont utilisé avec moi d'autres méthodes comme le poulet rôti et le courant électrique et ils m'ont menacée de lavage de cerveau . Vraiment tout ça était effrayant .
Ils ont encore repris avec moi et ils se sont basés en grande partie sur la torture psychique, les gifles les coups de pieds…surtout. Mon groupe a été tout arrêté le 21/11/87 .
Le dimanche 22/11/87 ils nous ont transférés à une caserne au bon lieu de la plage de Laayoune. A ce moment il m'est arrivé une anecdote : Quand la Land-Rover s'est arrêtée j'ai entendu les vagues de la mer, les gardiens nous ont ordonné de descendre, dès que j'ai posé mes pieds sur le sable de la plage j'ai pas pu marcher avec mes sandales à cause des coups de bâton que j'ai reçus sur les pieds j'ai laissé tomber mes sandales et un des policiers a fait attention à moi, il m'a dit : " Porte tes sandales " J'ai répondu " Ce n'est pas la peine puisque vous allez nous enterrer ici " Croyez- moi qu'en ce moment là j'ai pensé aux détenus sahraouis qui ont été enterrés vivants en brousse, moi aussi j'ai pensé à ça, le flic m'a dit : " Non sois tranquille ce n'est pas encore le moment " il m'a donné mes sandales et j'ai commencé à tirer mes pieds jusqu'à la prison d'Elbir.

Une fois dans la geôle j'étais très effrayée épuisée dans une situation critique. C'est à ce moment là qu'a commencé la torture des gardiens habillés en uniforme, nous étions 17 femmes dans une pièce de 2mx2m, l'autre pièce était de même dimension où ils y avaient presque 70 hommes les uns sur les autres d'après ce qu'il m'a raconté mon mari ensuite. Mon groupe a passé une semaine dans cette caserne, une semaine d'enfer pleine d'horreur de faim de soif et de manque de sommeil, nous les femmes nous passions la moitié de la nuit debout sur un pied même les âgées avec nous . Ces sadiques n'avaient pas de pitié, nous ne pouvions plus différencier le jour de la nuit. On a perdu l'un de nos camarades dans le même lieu sous la torture c'était Mohamed El Khalil Ayach et chacun de nous attendait son râle c'était l'impression que nous avions. J'ai considéré cette semaine comme des années et des années. J 'ai pensé beaucoup aux sahraouis qui m'ont anticipés, j'ai pensé trop à ma grand-mère -Amma - la vieille femme parce que c'était difficile pour moi de supporter cette situation à plus forte raison une vieille femme malade comme elle. J'avais pensé à ma mère, mon père, mes frères et à tous mes amis(es) intimes et à chaque fois je prie Dieu pour qu'il m'offre de la puissance pour que je puisse surmonter ces conditions terribles. Effectivement jour après jour j'ai commencé à me consoler grâce à ma croyance en Dieu et en la légitimité de ma cause. Cette semaine passée sans enquête mais il y avait le très mauvais traitement des bourreaux gardiens dans une atmosphère de peur et d'humiliation. Une fois retournés à la caserne de CMI à Laayoune, les enquêteurs ont repris l'enquête durant quelques jours dans les mêmes conditions qu'auparavant. Ensuite a commencé ma vie quotidienne dans cette geôle ; elle était composée de quatre pièces sans portes de 3 m2 et la cinquième de 1,5 m x 4,5 m et un couloir au long des quatre pièces de 12m x 1,5m. Les femmes nous étions 14 dans la petite pièce et 3 au couloir. Après 2 mois et 26 jours 8 femmes et quelques hommes ont été libérés. A ce moment là les gardiens ont donné l'occasion aux détenus de se laver parce qu'ils ne savaient qui allait sortir. Moi quand j'ai essayé de laver mes cheveux je les ai presque perdu à cause des solutions utilisées pendant la torture surtout la solution de l'eau salée et du soufre et puisque j'ai jamais brossé ni lavé mes cheveux durant cette période ma chevelure a été brûlée.

UP

Revenant un peu sur ma situation à l'intérieur de la geôle, durant presque 4 ans j'ai mené une bataille contre ces gardiens pour la survie et l'existence et de droits, malgré ma croyance en Dieu et en ma cause, les conditions étaient vraiment difficiles surtout au point de vue sanitaire, alimentaire et propreté. Nous vivions dans la geôle qui se situe sur la rive sud de oued Essaguia El hamra c'était un milieu très humide, surtout notre première année elle était pluvieuse ce qui a favorisé le développement de la tuberculose au sein de la geôle plus la sous alimentation et la malnutrition basées sur des légumes infectés d'insectes, pas d'hygiène… Ces années de détention étaient vraiment insupportables. Pour nous les femmes les périodes des règles étaient pénibles, nous n'avions pas de serviettes pour changer les gardiens nous permettaient d'aller aux toilettes selon leur guise et on était obligée de laisser nos déchets avec nous durant des heures et des heures. Les gardiens restaient la plupart du temps ailleurs. Parce que ça sentait très mauvais à l'intérieur et ils faisaient des sauts de temps en temps pour voir s'il y avait quelqu'un qui parle avec son camarade ou pour surprendre quelqu'un entrain d'enlever le bandeau de ses yeux. Pour nous punir sans pitié, durant ces petites visites ils nous lançaient des gros mots humiliants et immoraux. Pendant la nuit les gardiens ne cessaient pas de donner de violents coups de matraque sur la porte en acier de la geôle et ils criaient à haute voix et tous ces vacarmes nous rendaient malades psychiquement . Au bout d'une année on n'avait plus d'habits, nous avions commencé à réclamer quelques droits par exemples : avoir des vêtements prendre des douche, laver nos vêtements, et s'exposer au soleil au début les responsables riaient et nous disaient : " Vous croyez que vous êtes chez vous ou quoi ? "
Ils ont finalement accepté de nous laisser de temps en temps laver nos vêtement avec de l'eau salée et froide surtout pour les femmes.
J'étais connue parmi les scandaleux de la geôle j'avais des disputes presque quotidiennes avec quelques gardiens. Une fois vers la fin de la troisième année de notre détention , si je me rappelle bien c'était un samedi le 19/10/90 un gardien m'a giflée j'ai enlevé la bande qui était sur mes yeux et je l'ai jeté en lui rendant la gifle, il a été fou de rage et il a commencé à me frapper par tout sur mon corps, j'ai regagné ma place. Après une heure presque le responsable est venu parler avec moi il m'a dit : " Pourquoi tu as giflé un agent de la police ? " Je lui ai répondu : " C'est lui qui m'a giflée le premier et j'ai perdu ma patience " Il m'a dit : " Tu vas payer cher ". Effectivement il a donné l'ordre au gardien de me menotter les mains derrière le dos et ils m'ont isolée dans une cellule individuelle dans la salle d'enquête un peu loin de la geôle. Alors mes camarades ont décidé de mener une grève de faim pour que je puisse revenir chez eux . Le lendemain dimanche 20/10/90, le colonel de la caserne est venu me voir et il m'a donné un coup sur le dos (j'avais encore les mains menottés) et il m'a dit : " Et toi chienne de Polisario tu vas voir ". Dans un bref moment le gardien a donné l'ordre à un gros chien policier de me mordre. Le chien a sauté sur moi et il m'a griffé sur le bras et je garde jusqu'au maintenant sa cicatrice. J'ai lancé un cri effrayant le colonel s'est dirigé vers la geôle , il a dit aux camarades: " vous ne voulez pas arrêter cette grève de faim ? ". Il a donné l'ordre aux gardiens avec des chiens policiers qui ont commencé à attaquer mes camarades en les obligeant à manger. J'ai bien entendu les cris des femmes et des hommes et j'ai nommé ce jour là le dimanche sanglant, parce que ces chiens ont laissés beaucoup de blessures saignantes sur les camarades sans qu'ils soient soignés.
J'ai passé 32 jours dans cette cellule individuelle, c'était difficile pour moi et pour mes camarades, finalement je les ai rejoints.
J'ai assez de souvenirs mauvais et bons que le moment et la situation ne me permettent pas d'en parler.
Ce qui m'a touché de plus durant ces presque quatre années c'est la disparition d'Amma et aussi la situation de mes parents et de mes frères mineurs qui ont été choqués deux fois, une fois lors de la disparition de notre grand-mère et la seconde fois à ma disparition. Quand à moi en général j'avais un beau moral j'ai bien pu m'adapter avec les conditions de bagne et je me suis convaincue que c'est mon destin et je n'ai que vivre jour par jour sans penser plus loin.

A cette occasion, je lance un appel et un cri douloureux à toutes les organisations concernant les violations des droits de l'homme et en particulier aux comités qui s'intéressent au sort des disparus sahraouis afin qu'ils fassent des interventions sérieuses auprès du gouvernement marocain pour qu'il mette fin aux souffrances des familles sahraouies depuis 1975. Il faut qu'il n'oublie pas que nous sommes des êtres humains et que nous avons des sentiments sensibles et que nous voulons savoir la réalité sur le sort de nos disparus. Il faut alerter la communauté internationale et à la mission des Nations Unies pour le referendum au Sahara Occidental (MINURSO) pour qu'elle prenne une décision claire envers les violations de droits fondamentaux des sahraouis au Sahara Occidental et obligent le gouvernement marocain à mettre fin à ses crimes contre l'humanité. Je profite de cette occasion pour rendre hommage à tous ce qui soutiennent les droits de l'Homme et les encourage à poursuivre leur noble action jusqu'à ce que les droits de l'Homme soient respectés dans le monde entier.

Finalement nous prions tous ceux qui s'intéressent à la défense des droits de l'Homme de faire tout leur possible pour éclaircir le sort de tous les disparus et détenus en suspens avant le terme du referendum.

Enfin, veuillez agréer, chers(es) amis (es) nos vœux les plus sincères de meilleurs et de grands succès et nous vous remercions de tous les efforts que vous faites pour notre cause.


Laayoune, le 14/12/02

UP

 

AMINATOU HAIDAR


Je suis une jeune sahraouie, ancienne disparue, je m'appelle AMINATOU ALI AHMED HAIDAR,née en 1967.
Ma vie s'est brusquement arrêtée le 21 novembre 1987 à Laayoune Sahara Occidental.
Au petit matin, à l'heure des nuits blafardes, des lumières glauques et des mauvais rêves ! J'étais avec un groupe de plus de 70 personnes dont 17 femmes nos âges variaient de 17 à 70 ans. Nous avons été enlevées par des policiers marocains en civil à la veille de la visite d'une commission technique des Nations Unies. Mon groupe a désormais un nom celui de " LA COMMISSION ".
A l'âge de 20 ans commence alors mon long voyage au bout de l'enfer. D'abord dans le lieu secret PC CMI (Compagnie d'Intervention Mobile) à Laayoune. Mon corps n'est plus qu'un amas de chair et d'os attaché à une planche, la tête en bas, mains et pieds bien liés en avant, les policiers commençaient à pratiquer des méthodes bien organisées et très calculées. Alors mes bourreaux trouvaient leur gaieté ! Il commençaient à me torturer dés le premier instant de mon arrivée au lieu spécial pour l'interrogatoire (torture), ce dernier se fait d'une façon très sadique : gifles, coups de pied, insultes et menaces de viol…
Plus je résistais, plus les méthodes de torture se diversifiaient et le sadisme atteignait des sommets : chiffons imprégnés de produits chimiques (les détergents et d'autres produits plus forts), coups, décharges électriques, douches froides…etc.
Cette situation a duré presque deux jours avant d'être transférée à un autre bagne secret " caserne EL BIR ", se trouvant à proximité de la plage de Laayoune ou j'ai passé toute une semaine dans une pièce de 2mx/2m (avec 16 femmes), les yeux bandés, muettes, assoiffées, affamées, éveillées face au mur, la plus part du temps debout, on restait ainsi jusqu'à un nouvel ordre !!
Après une semaine j'étais reconduit au PC CMI ou j'ai été soumise à interrogatoire musclé ( torture, insultes…etc.) durant presque trois semaines.
Apres cet interminable stade, commençait la souffrance qui a duré presque quatre années : les yeux bandés pour qu'on perde toute notion du lieu et du temps. Dans des conditions de vie inhumaines et très insupportables et loin d'être supportables même pour un animal. Une mauvaise nourriture, pleine de toute sorte d'insectes, mes vêtements étaient sales, troués, après toutes ces années, je ne pouvais même pas me laver !!
Entres autres, les poux, les diverses maladies. Justement deux mois après ma détention, j'ai souffert d'une allergie cutanée et conjonctive à cause de saleté. Après six moi j'ai commencé à souffrir du colon et de l'estomac, ce qui m'a causé des douleurs des hémorroïdes qui m'ont fait beaucoup souffrir jusqu'à ce que je sois opérée en Juillet 1994. A propos je porte à votre connaissance que j'ai été aussi opérée en 1991 (juste après ma libération) à cause des maux douloureux au niveau de dos dont je souffre toujours. Malgré le fait que ma santé nécessite de très profonds soins, je reste toujours sans passeport, les autorités marocaines refusent de me le délivrer, son numéro est le suivant : DE 178 702 il m'a été retiré par la police lors de mon enlèvement.
En outre, lors de mon arrestation je préparais mon bac en sciences expérimentales (j'étais d'ailleurs brillante), j'ai été arrêtée sans être jugée.., seulement parce que je portais des principes auxquels je m'attache toujours, comme ça et tout simplement j'ai pas pu continuer mes études, que je souhaitais les poursuivre jusqu'à réaliser mes rêves pour garantir mon avenir…mais les autorités marocaines ont voulu qu'il en soit autrement et j'ai été alors déçue.
Le 19 JUIN 1991 est le jour de ma libération. Premier jour de l'été et fête de la musique ailleurs. Je suis libérée, je n'étais plus que l'ombre de moi même. Un fantôme, un mort vivant, une jeune fille sortie d'un enfer sans nom !

Aujourd'hui, je vis toujours mal après CMI, plus que dix années ont passées, et je me sens toujours à la marge de la vie, la société, c'est comme si je n'avais pas été réhabilitée, surtout lorsqu'il m'arrive de croiser dans la rue l'un de mes anciens tortionnaires, ces derniers je les rencontre quasi quotidiennement dans la circulation. Dernièrement, exactement le 21/11/2002 (15ème anniversaire de mon arrestation), un policier de la circulation m'a stoppée à 8h30 du matin sur mon trajet vers l'école de mes enfants. Il m'a demandé des renseignements en dehors de ses fonctions, j'ai complètement refusé de lui répondre, après un long dialogue, il m'assuré qu'il a des instructions de m'arrêter et ce depuis quelques jours, c'est à dire après le départ de nos deux amies " Michèle Decaster et Afifa Karmous ", j'ai décidé alors de déposer une plainte ayant le N°suivant : 148/ 25-11-2002. .
Je tiens à tirer votre attention que je suis sujet à des poursuites et des intimidations et je ne bénéficie ni de soin ni de compensation pour les traitements cruels et dégradants auxquels j'ai été soumise durant ma détention arbitraire.
Quant à l'indemnisation, j'oppose la vérité, toute la vérité parce que mes blessures sont toujours inscrites dans ma mémoire !
Finalement, j'aimerais bien vous affirmer que depuis 1975 et en l'absence de toute médiation à l'échelle international, les différentes composantes des forces de sécurité au Maroc (DST, RG, PJ,FAR…) ont procédé à des agissements illégaux au Sahara occidental, qui ont consisté à des suites d'enlèvement, d'arrestation et d'intimidations.
Ces campagnes répressives ont ciblé des personnes innocentes des deux sexes et de différents âges. A ce jour le sort d'un grand nombre de sahraouis est inconnu… !
Enfin les autorités marocaines ont entamé ce troisième millénaire avec un nouvel aspect d'enlèvements, en procédant à des procès expéditifs contre des innocents sahraouis.
Chers(e) amis(e), en vous adressant ce témoignage, je souhaite à travers vous, mettre l'opinion publique au courant de notre situation déplorable, espérant que vous ferez pression sur les autorités marocaines afin d'aboutir à un règlement sérieux, objectif et concret du dossier des droits de l'homme.
A cette occasion, je lance un appel urgent à la Communauté Internationale et à la Mission des Nations Unies pour le Référendum au Sahara Occidental (MINURSO) pour prendre une décision claire envers les violations des droits fondamentaux des sahraouis aux territoires du Sahara sous la responsabilité marocaine, qu'elles exigent du gouvernement marocain qu'il mette fin à ces crimes contre l'humanité.
Je profite cette occasion pour rendre hommage à tous ceux qui soutiennent les droits de l'homme, et les encourager à poursuivre leur noble action, jusqu'à ce que les droits de l'homme soient respectés dans le monde.
Avant d'achever ce témoignage, je prie tout ceux qui s'intéressent à la défense de droit de l'homme, de faire tout le possible d'éclaircir le sort de tous les cas de disparus et détenus en suspens avant la tenue du referendum.
En fin, veuillez agréer chers(e) amis(e), mes vœux les plus sincères de meilleurs et du grand succès, et je vous remercie de tous les efforts que vous faites pour notre cause pour laquelle je suis prête à sacrifier ma vie en dépit de tout obstacle.


Aminatou Haidar

Laayoune le 12/12-2002

UP

 

MAHJOUB OULD CHEIKH BEN MOHAMED FADEL BEN BIDA

Je m'appelle MAHJOUB OULD CHEIKH BEN MOHAMED FADEL BEN BIDA, je suis né en 1965 à Dakhla au Sahara Occidental. J'avais trois frères et une mère, il me reste mon père et mes deux sœurs. Mon frère aîné Cheikh a été fait prisonnier par l'armée mauritanienne pendant l'invasion du sud du Sahara en 1976. En 1980 il est remis au Front Polisario. Il participe à la guérilla contre le Maroc, et meure en 1982 lors de la bataille de Smara. Selon les rumeurs Cheikh aurait eu un fils qui vivrait à Tindouf dans les camps de réfugiés, mais nous n'en savons pas plus.

Mon deuxième frère, ABDEL JILIL est né en 1960, il était homme de ménage au titre de la promotion nationale et travaillait dans la maison d'un colonel. En préparation de la visite officielle du Roi Hassan II à Dakhla, le 4 mars 1980 des marchandises ont été acheminées par bateaux.

Des agents municipaux se sont présentés chez nous, avec une personne qui travaillait avec mon frère Ahmed ould Karreb( mort il y a trois an des suites de l'explosion d'une mine). Ils ont dit à Abdel qu'ils avaient besoin de lui pour décharger la marchandise des bateaux au port de Dakhla. C'était un dimanche. Abdel Jilil les a suivi, il était 7 heures. A 11 heures, une de ces personnes nous a informés que mon frère avait été victime d'un accident provoqué par une grue et qu'il avait été transporté à l'hôpital militaire.

Nous nous sommes tous précipités à l'hôpital. Mais l'entrée était interdite par des officiels dont le gouverneur et le pacha de Dakhla, les responsables de la DST et de la gendarmerie.
Nous avons attendu devant l'hôpital. A 15 heures, on nous a informés que mon frère avait quitté l'hôpital et qu'un avion militaire l'avait évacué vers l'hôpital Souissi à Rabat. Nous ne savions pas alors où se trouvait Rabat, nous n'avions jamais voyagé. Nous n'avons pas retrouvé mon frère. Nous avons continué à le chercher. Les autorités nous répondaient parfois que Abdel Jilil était soigné en France, d'autres fois qu'il était à Rabat.

En 1984, les autorités de la willaya nous ont ordonné de leur remettre notre livret de famille. Lorsqu'il nous a été rendu, mon frère apparaissait comme étant décédé à Dakhla en 1980.
Quel médecin a-t-il constaté la mort de mon frère ? Quelles ont été les circonstances de sa mort ? Pourquoi nous a-t-on dit qu'il était blessé et soigné ? Dans quelle terre repose-t-il ?
Pourquoi sont-ils venus chercher mon frère ? Pourquoi la marine royale marocaine avait elle besoin de Abdel Jilil ? Qui va nous répondre ?

Nous avons écrit à toutes les autorités marocaines. La gendarmerie nous a répondu qu'elle ne pouvait enquêter à l'hôpital militaire et à la promotion nationale, car les archives ne sont pas conservées au delà de dix années. Mon père et moi avons été convoqués il y a quelques mois au commissariat de la police judiciaire. Ils nous ont interrogés sur nos démarches devant le Conseil Consultatif des droits de l'Homme pour faire reconnaître la disparition de mon frère. Ils nous ont menacés. Aucune réponse.

J'ai été arrêté le 14 août 1980 avec d'autres Sahraouis et emprisonné à la prison El Rahib pendant huit mois, d'autres y sont restés 11 années. A ma sortie j'ai retrouvée une mère malade, en état de choc, terrorisée. Elle ne parlera plus jusqu'à sa mort en 1982 à Laayoune, intervenue trois mois après le décès de mon troisième frère.

En 1989, j'ai été arrêté une nouvelle fois, aux environs d'Oujda au Maroc et emprisonné dans une caserne pendant un mois et demi. J'ai ensuite été transféré à Derb Moulay Chrif à Casablanca.

Pendant plusieurs mois j'y ai subi des actes de torture. Ma dignité a été violée parce que l'on me reprochait d'avoir essayé de rejoindre le Front Polisario. On m'a ensuite transféré dans une caserne à Laayoune, j'y suis restée un mois. Puis, au PC-CMI à Dakhla, j'ai été de nouveau torturé pendant 16 jours. Le 16 février 1990 j'ai été libéré.

J'ai perdu l'emploi que j'occupais dans l'administration à Fez. Je suis un paria, on m'a déchu de fait de tous mes droits. Je ne peux faire aucune démarche administrative. La police qui me persécute quotidiennement m'a prévenu : " ne te fatigue pas tu n'as aucun droit ".

Mon passé est dévasté, mon présent est confisqué.
Je demande que les circonstances de la disparition de mon frère Abdel Jili soient élucidées et que les responsables répondent enfin de leurs actes.
J'ai un petit garçon de 3 ans et demi, je voudrais que sa vie soit légère.

Dakhla le 3 novembre 2002.

UP

 

ASKARANE MOHAMED


Il est chômeur, père de 2 garçons de 5 ans et 6 mois, il n'a pas accès à la promotion nationale. Il s'exprime parfaitement en français et décrit avec calme et sans acrimonie, le raffinement des méthodes policières marocaines que d'autres anciens disparus ont du mal à revivre ainsi.

Il est arrêté à son domicile de Tan Tan le 3.3.1981 à 1h du matin par 5 policiers dont 1 commissaire et 1 officier d'Agadir accompagnés de l'inspecteur sahraoui KORI MOHAMED BRAHIM.
" Ils m'emmènent au commissariat mains attachées dans le dos. On me déshabille, je reste debout, les yeux toujours bandés. On me fait entrer dans une pièce où il y a un courant d'air et on verse sur moi le contenu d'une bouteille d'eau. Je dois rester ainsi avec les consignes suivantes : ne pas dormir, ne pas s'asseoir, ne pas appuyer sa tête au mur. Il reste ainsi sans manger, boire et fumer. Au bout de 24 heures je commence à délirer. Je tombe et perds connaissance. Je me réveille en sentant comme des fourmis dans le dos ce sont des coups de bâton, on me dit " lève-toi ". Je m'évanouis de nouveau. Quand je reprends connaissance je suis allongé sur le dos sur un banc qui m'arrive au milieu du dos, je suis enroulé dans une bâche serrée à l'aide d'un lien (je crois que c'est du fer). Je ne sens plus mon bras. Nouvel évanouissement. Quand je reprends connaissance un infirmier me fait une piqûre et me donne du sirop. Je suis reconduit auprès des autres sahraouis arrêtés. En parlant avec eux j'apprends qu'il y a 6 jours que je suis ici. Je me rappelle alors les décharges d'électricité sur le corps, mon maillot imbibé d'eau savonneuse que l'on me mettait sur le visage et qui sentait mauvais. Je suis resté enfermé 27 jours dans une cellule avec les autres. Nous n'avions pas de visite de la famille, pas de sortie dehors.
Nous avons été transférés à Agadir. Notre groupe comportait 13 hommes et 1 fille de Tarfaya.
Durant 3 mois nous avions pour toute nourriture : 1 pain par jour et un seau d'eau à nous partager (où ils ont mis je crois du grésil durant 18 jours). C'était impossible de rester debout, on tombait d'épuisement. Alors on a fait une grève de la faim durant 3 ou 4 jours. Le Commandant de police nous a alors donné ½ pain en plus et un peu de riz avec des pois-chiche. La fille était isolée avec une vieille femme qui est devenue folle, elle était couverte de vermine et criait toujours des slogans indépendantistes. Ils ont séparé les hommes en 2 groupes.
Après 3 mois, une nuit à 20h ils ont amené une remorque et nous ont fait sortir 1 par 1, mains attachées au dos, bandeaux sur les yeux. "Ah, vous étiez habitués à l'hôtel, maintenant vous allez voir… " on a roulé toute une nuit dans la montagne. Vers 6 ou 7h le camion s'est arrêté, il a fait marche arrière pour entrer dans un quartier militaire. Un autre camion s'est approché en marche arrière aussi. Les policiers nous ont enlevé les menottes, des militaires nous ont mis un turban par-dessus le bandeau en nous écrasant les yeux. Ils nous ont attaché les mains derrière le dos avec une corde qui nous entrait dans les chairs, nos mains ont gonflé. Ils nous attachaient aussi les pieds et se sont mis à deux pour nous prendre et nous jeter les uns sur les autres dans l'autre camion. Des gens criaient, croyaient qu'ils allaient mourir. Nous partons et roulons 3 à 4 heures, les poux et les puces de la vieille femme nous courraient dessus, on en avait plein la tête. Nous arrivons dans un quartier où nous sommes jetés à terre. Les cordes qui sont longues se coinçaient sous les corps, certains tombaient sur la tête, d'autres restaient suspendus au bout de corde attachée à une personne encore dans le camion, ce qui serait encore plus fort les liens. En regardant sous mon bandeau j'arrive à apercevoir un sol très noir, comme un désert vierge. Je pensais qu'ils allaient nous fusiller. On nous détache les pieds. On nous prend par les bras pour nous faire avancer pendant ce temps un autre nous frappe dans le dos pour nous faire courir ; on croit que l'on va être jetés dans un trou car ça descend. On nous jette les uns sur les autres. On nous enlève les turbans et le bandeau. Nos yeux sont meurtris, d'abord on ne voit rien.
Il y a une table avec des militaires qui nous interrogent (je te dessine les lieux : la cour carrée qui fait environ 10m de côté, la table est dans le coin en haut à droite, les cellules tout autour, c'est dans celle d'en face qu'ils nous mettront). C'est le château Glaoui à Agdez.: " Ton état-civil ? qu'est-ce que tu as sur toi ? " on nous fouille en nous arrachant nos ceintures, nos pantalons tombent sur nos jambes. Ils nous remettent les bandeaux et nous dirigent vers les cellules à coups de bâton. Si on tombe (les pantalons sont à nos pieds) on nous projette dans l'autre sens. Le dernier des gardes qui se trouve à l'entrée de la cellule nous y fait entrer d'un dernier coup de pied. On s'écroule, épuisés de fatigue et de faim. On nous détache, chacun reçoit un verre et une assiette métalliques " il ne faut penser qu'à ça, ce sont tes yeux " nous dit le garde. 7 à 8 militaires arrivent avec des bâtons d'olivier et de tarfa. Quand ils ouvrent la cellule nous sortons. Alors ils nous frappent en disant qu'il faut attendre l'ordre. La fois suivante nous attendons, alors ils nous frappent en disant qu'il faut sortir, ainsi de suite, ça change tout le temps.
Nous sommes 8 par cellule, elles n'ont aucune aération, aucune lumière ne filtre même en plein jour. C'est plein de toiles d'araignées, ça sent mauvais comme s'il y avait eu des animaux. C'est un trou où il fait une chaleur irrespirable. Nous enlevons nos maillots. Pour ouvrir la porte, les gardes se servent d'un bâton pour être le plus éloigné de cette véritable fournaise qui leur saute au visage.
En passant devant les autres cellules nous voyons des sandales ce qui nous fait penser que des femmes et des hommes sont déjà ici.
Au bout d'un mois les gens tombent. Des taches apparaissent sur nos genoux, on n'arrive plus à étendre les jambes. Tout notre corps est sensible on ne peut plus le toucher, nos mains et nos pieds sont paralysés. On ne peux plus être conduits au toilettes, les gens crient quand on les touche. Chez les femmes c'est pareil.
C'est l'époque où Hassan II a dit qu'il accepterait le référendum. Alors le régime s'améliore un peu : un docteur est venu et nous a fait une prise de sang. Ils se sont aperçu qu'on manquait de vitamines… Alors on a eu 2 dattes par jour et une ½ orange. Après 5 à 6 jours, chacun a pu de nouveau bouger ses membres.
Quand l'hiver est venu on avait tellement froid qu'on découpait les couvertures pour s'en faire des chaussettes. 40 personnes qui avaient été ici avant nous y sont mortes.
Après nous avons été transférés à Galâat M'Gouna.

A la question : " comment après tant de martyrs subis, n'êtes-vous pas tombé dans la sauvagerie à votre tour ? comment comprendre la beauté et la douceur de Ghalia, Minetou, rencontrées à Laayoune, le calme de Khadir, Kenti, Mahmoud et les rires de Brahim qui vivent en France ? Raconte-moi ce qui vous faisaient rester des êtres humains."
Son visage s'éclaire, il explique :
" On a fait des choses extraordinaires en prison, surtout la dernière période à Galaat M'Gouna. On communiquait avec les autres cellules en s'approchant des murs et en mettant les couvertures sur celui qui parlait (on n'avait pas le droit de parler à haute voix). Dans les cellules on organisait notre emploi du temps à partir de toutes les compétences des uns et des autres : celui qui connaissait l'espagnol l'apprenait aux autres et il allait au cours de français, les tableaux c'était l'envers de nos tee-shirt où l'on écrivait avec des morceaux de savon ; quand les gardes entraient, on les enfilait… On a fait des revues avec les morceaux de papier d'emballage du sucre pour le thé, on a fait une guitare avec un carton et des fils de nylon tirés des vêtements qui nous venaient d'Europe. Le jour des fêtes nationales, on organisait une cérémonie : on essayait de s'habiller avec des vêtement semblables, on mettait un bandeau sur le front, on hissait une sorte de drapeau, il y avait ceux qui défilaient et ceux qui étaient les officiels… (rires). On a fait du théâtre, des poésies… c'est incroyable. On avait un emploi du temps du matin 9h au soir, avec une sieste d'une heure l'après-midi. C'est dommage que l'on n'ait pas pu emporter ça avec nous. Pour prévenir les fouilles, chacun était responsable de son matériel et avait trouvé une cachette pour le dissimuler."

On lui demande s'il a eu un suivi médical : "Où? avec quel argent la paierai-je?"

 

UP

TÉMOIGNAGE SUR LA PRISON LOCALE D'INEZGANE
Par le prisonnier politique Ali Salem TAMEK

Je souhaite présenter ce rapport pour témoigner sur cette maison de détention de très mauvaise réputation digne des histoires effroyables racontées par les rescapés des bagnes de Kalaat Meggouna, d'Agdez et de Tazmamarte. Cet endroit, pourtant classé prison civile, ne peut être décrit que comme un charnier des morts-vivants.
Auparavant, je n'avais pas la possibilité de mettre à nu les conditions de détention dans cette prison pour aspirer au sauvetage des milliers de prisonniers dont le destin les a conduit pour y passer une partie de leur vie. Mais aujourd'hui, dans les circonstances actuelles marquées par les changements de l'ordre mondial et l'intérêt porté au droits humains ainsi que la multiplication du nombre des catastrophes survenues dans les prisons marocaines et les m"Hassan H." exploite les conditions dramatiques des détenus, leur indigence et leur faiblesse matérielle et morale. Il a transf. Il se met d'accord avec des gens pour acheter "le marché" et reçoit chaque fin de semaine une redevance de 1000 dirhams. Les pau cours des deux périodes que j'ai passées dans cette prison en 1993 (une année entière) et 2002 (du 28/08 au 12/11/2002).
Le lecteur de ce témoignage pourrait croire que je raconte une histoire relatant la situation des prisons et la torture y pratiquée du temps de la colonisation étrangère, ou une histoire fruit de mon imagination ou encore une version exagérée lorsque je compare la prison d'Inezgane aux centres secrets de détention. En fait, ce rapport que je mets entre les mains du public et militants des droits humains ne couvre qu'une partie de la situation de cette prison. Il consiste à relever les dysfonctionnements dans cet établissement pénitentiaire à la lumière des règles types minimales de traitement des prisonniers établies en 1955 et ratifiées par le Maroc en tant que membre des Nations Unies, la loi régissant les prisons au Maroc et les décrets d'application y afférents. Le rapport essaiera de conclure qu'au Maroc il existe toujours un contraste ente l'existence de lois, aussi mauvaises qu'elles soient, et l'application de droits et obligations qu'elles comportent.
La prison civile d'Inezgane est une ancienne construction bâtie au début des années 30. Selon la population locale elle était initialement utilisée comme écurie des chevaux des Français et un lieu où sont mis les sangliers chassés dans la région. En milieu des années 50, cette construction a été mutée en prison minable relevant directement de la Direction des Prisons sans respect des règles d'emprisonnement, telles l'existence d'un espace suffisant et propice pour dormir, les toilettes, l'aération, l'éclairage, et les conditions de vie et de travail.
Cette prison est divisée en trois quartiers:
1 - L'ancien quartier dit "Kachla" est composé de 7 chambres, chacune de 3 mètres de larguer et 5 m de longueur. Les détenus y sont entassés avec leurs effets nombreux. En plus de 3 cellules individuelles (cachots): une pour les prisonniers frappés de mesures disciplinaires, une pour les handicapés et la dernière pour les homosexuels dont la superficie ne dépasse pas 1,5x2 m pour au moins neuf personnes avec des chiottes à découvert.
2 - Le nouveau quartier est composé de 6 chambres d'une superficie de 12 m² chacune sans aucune ouverture.
2 - La quartier des femmes où se trouvent 2 chambres pour plus de 120 prisonnières.
Les populations des ces quartiers varient entre 130 et 140 par cellule dans l'ancien quartier, 90 à 100 par cellule moyenne dans le nouveau quartier et 10 à 12 dans les cachots. Les cellules sont dépourvues d'une aération suffisante susceptible d'alléger les souffrances des détenus causées par l'encombrement des corps humains, les mauvaises odeurs des gens et des toilettes, les fumés des tabacs et des drogues ainsi que la cuisine malpropre de certains prisonniers (petit fourneau, boîtes de lait, boîtes de sardines). D'où l'existence de maladies graves comme l'asthme, la tuberculose, les maladies cardiaques ... etc.
En plus de la maison d'arrêt, la prison dispose de locaux de l'administration, un espace d'accueil des nouveaux arrivés et une petite cour dite de "promenade" en deçà des besoins du nombre important des détenus. On y trouve aussi le bureau de l'économat, une petite bibliothèque mal équipée qui n'ouvre ses portes que lorsque des responsables y sont attendus, une salle des visites où manquent les conditions qui respectent les visiteurs et les détenus, une salle de bain trop étroite pour le nombre des baigneurs ce qui facilite la transmission des maladies de la peau et autres (on se baigne généralement avec de l'eau froide dans les toilettes), et une salle de coiffure avec des outils complètement étrangers aux règles d'hygiène (Selon la réglementation internationale en la matière, on doit mettre à la disposition du prisonnier des locaux de toilette propres et lui permettre de prendre sa douche avec une eau adéquate avec la température ambiante suivant les régions, et ce au moins une fois par semaine).
La traitement des prisonniers est entaché de ségrégation (suivant l'article 50 de la loi n°23/98: il ne doit pas y avoir de distinction dans le traitement des prisonniers en raison de leur race, couleur de la peau, sexe, langue, confession, opinion ou rang social). Le prisonnier ici est traité suivant l'ampleur du service présenté à la direction ou les gardes. Tout est bon pour gagner leur faveur: rapportage, pots-de-vin, clientélisme, favoritisme. Les trafiquants de drogue, les grands voleurs et les condamnés pour des crimes odieux s'accaparent la majeure partie des faveurs. Ils sont désignés chefs de chambre, garde de chambre, garde toilette et on leur confère la mission de torturer les autres prisonniers.
Cependant, tout le monde a droit à un "bon" traitement lorsqu'une visite d'un responsable est pressentie. Celui-ci se contente malheureusement de constater les conditions sans entendre les doléances des prisonniers au sujet de leurs conditions de détention. D'ailleurs les prisonniers ne peuvent pas s'exprimer devant un responsable de peur d'être punis ou déplacés de force à d'autre prisons.
Il est à noter à ce propos que suite aux événements qu'ont connus certaines prisons ces derniers temps, des commissions présidées par les gouverneurs et Wali des provinces (d'après les dispositions de la législation pénale marocaine) ont effectué des visites de certains centres pénitentiaires mais celui d'Inezgane n'a été visité que par le procureur général près la cour d'Appel d'Agadir qui en fait n'était venu que pour s'enquérir de l'état d'un de ses proches détenu dans cette prison.
L'article 120 de la Loi n°23/98 stipule que l'exercice du culte religieux est garantie dans la prison ainsi que la possibilité d'y rencontrer une personne de religion. Mais à la prison d'Inezgane ce droit est pratiquement bafoué par l'inexistence des conditions d'hygiène requises pour faire la prière en bonne et due forme.
En fait, le prisonnier concentre toutes ses doléances au droit de dormir dans des conditions décentes. Entassés dans une chambre étroite sans aération, les 130 prisonniers se mettent chaque nuit comme des sardines en boîte de conserve pour dormir. À l'exception de certains qui, par leur ancienneté ou par la force physique ou le clientélisme, ont pu obtenir un espace pour dormir (un "carreau", endroit large de quelque centimètres), la plupart sont contraints au "Teqlach" qui veut dire dormir avec le dos par terre et les pieds levés au mur ou sur les épaules d'un autre prisonnier. Certains dorment accroupis, d'autres carrément debout, ou à côté des toilettes pendant plus de 10 heures moyennant 200 dirhams pour éviter d'être écrasé par des corps en "Teqlach" en milieu de la "Zoubia" (mêlée). Ce dortoir de fortune ne prend aucunement en considération létat de santé physique ou mentale des prisonniers (d'après l'article 29 de la loi précitée, les condamnés doivent être acheminés vers les prisons tout en tenant compte de leur sexe, le lieu de résidence de la famille, l'âge, l'état pénal, les antécédents, l'état de santé physique et mentale, les qualités, la personnalité, ainsi que le régime pénitentiaire auquel le prisonnier est soumis pour assurer sa réintégration sociale.)
Pour palier au manque d'espace, la direction fait dormir les prisonniers dans les couloirs entre les chambres et les quartiers ou en plein air dans le froid. Même les chambres qui ont des fenêtres qui ne se referment pas sont très froides au détriment du confort et de la santé des détenus (Une disposition de la réglementation internationale en la matière stipule que les lieux où les prisonniers vivent ou travaillent doivent avoir des fenêtres aussi larges pour permettre la lecture et le travail à la lumière naturelle tout en laissant passer l'air pur...). Cet encombrement constitue un milieu propice pour les propos obscènes et indécents, non seulement parmi les prisonniers mais aussi de la parts des gardes. Ces derniers prennent du plaisir à torturer les détenus notamment dans les séances de la "Falaqa" (bastonnade) qui brisent l'âme et le corps. La torture peut aussi être pratiquée par l'immersion dans un bassin d'eau froide (les articles 32, 59 et 61 stipulent que le prisonnier présenté devant une commission de discipline a droit de se faire assisté par une personne de son choix et de faire ses déclarations soit oralement soit par écrit. La décision disciplinaire prise contre lui doit être notifiée au détenu par écrit dans un délai de 5 jours et doit faire état, en plus des motifs, de la possibilité de recours dans un délai supplémentaire de 5 jours). La loi internationale interdit toute mesure disciplinaire qui consiste en un châtiment corporel ou la mise dans une cellule obscure, ou toute autre mesure forcée, inhumaine ou dégradante.
Attitude de la direction du prison:
La direction en la personne de son chef dénommé "Hassan H." exploite les conditions dramatiques des détenus, leur indigence et leur faiblesse matérielle et morale. Il a transformé la prison en source d'enrichissement et en un lieu pour satisfaire ses mauvais instincts, et ce à travers un réseau externe. Il se met d'accord avec des gens pour acheter "le marché" et reçoit chaque fin de semaine une redevance de 1000 dirhams. Les places pour dormir doivent aussi être achetées par les détenus. Un carreau (quelques 20 centimètres) peut atteindre jusqu'à 10.000 dirhams, sachant que la loi stipule que chaque prisonnier a droit, suivant les usages locaux, à un lit individuel et des accessoires nécessaires propres, à charge pour lui de les garder en bon état.
Les nouveaux arrivés sont toujours dérangés dans leur sommeil pour accentuer leur peine et les pousser à demander à verser de l'argent pour avoir un espace pour dormir. Cette manœuvre se fait par le chef de la chambre sur instruction du chef du quartier ou un des proches du directeur après avoir réuni tous les renseignements sur le nouveau prisonnier: sa condamnation, situation financière, profession, résidence, peine … etc.)
Les visites
Même si la visite est un droit élémentaire accordé au prisonnier suivant l'article 75 de la Loi n°23/98, elle reste soumise au marchandage de la part du responsable des visites au su du directeur. Parce que même les postes clé dans la gestion de la prison qui donnent l'occasion de soutirer de l'argent aux prisonniers et à leurs familles restent tributaires du degré d'affinité du fonctionnaire avec le directeur (cadeaux et pots-de-vin). La visite se fait dans une chambre très étroite et dans des conditions qui ne permettent pas d'alléger les souffrances du détenu pendant une durée qui ne dépasse guerre 15 minutes dans les meilleurs des cas. Il est interdit à plus de deux personnes portant le même nom de famille de visiter en même temps un prisonnier. Ajouté à cela, le vacarme dû au nombre élevés des prisonniers et leurs visiteurs (l'article 76 stipule que les visites doivent se faire sans cloison ou alors dans un lieu qui permet une bonne vision et la séparation entre les prisonniers et leurs visiteurs - la visite des prisonniers malades ou incapables de se déplacer peut exceptionnellement se faire à l'intérieur des cliniques).
La majorité des familles se plaignent du comportement déplacé des fonctionnaires envers elles à la porte de la prison par des injures et même des coups et gifles. Le directeur de la prison ne trouve aucune gêne à traiter les sœurs et les mères de tous les noms lorsqu'il ne leur fait pas des propositions indécentes ou les harcèle. Ces visiteuses peuvent attendre pendant des heures en l'absence de lieux adéquats avec des boutiques et de buvettes à l'instar d'autres prisons. Par ailleurs, et pour remettre des produits alimentaires aux prisonniers, les visiteurs, dont certains sont très âgés, sont contraints d'attendre dans de longues files, ce qui exacerbe leur fatigue après un long voyage.
La direction de la prison donne rarement suite aux demandes des prisonniers telles les demandes d'obtenir un document ou d'envoyer une lettre urgente. Sans les pots-de-vin la lettre d'un prisonnier peut attendre pendant longtemps ou se perdre carrément (l'article 89 stipule que tout prisonnier a droit à envoyer et recevoir du courrier et l'article 98 d'ajouter que les prisonniers sont en droit de présenter leurs doléances au directeur de la prison, au directeur général des prisons, aux autorités judiciaires ou au comité provincial de surveillance, soit oralement soit par écrit. Ils peuvent demander à être écoutés par les autorités administratives ou judiciaires à l'occasion des visites ou des inspections. L'audience peut avoir lieu en présence d'un agent qui peut voir sans entendre la parole à moins que l'autorité concernée ne décide de passer outre cette présence. Les plaintes doivent être examinées et des mesures adéquates doivent être prises à leur sujet.)
La fraude touche aussi les déplacements des prisonniers à d'autres maisons d'arrêt. Deux des prisonniers qui étaient avec moi à la chambre n°7 dans le quartier dit "Kachla", condamnés pour émission de chèques sans provision à 2 et 3 ans, m'ont informé qu'ils avaient versé la somme de 50.000 dirhams pour ne pas être déplacés aux prisons de Taroudant et Essaouira. Mais lorsque le directeur a été muté à la prison de Laayoune, la décision de les déplacer a été exécutée. Les exemples ne manquent pas, mais les prisonniers ont peur de révéler ce genre de faits.
La promenade:
Le prisonnier bénéficie d'une promenade de 15 minutes au maximum (suivant l'article 116 de la Loi 23/89: "Tout détenu peut bénéficier d'une promenade quotidienne en plein air ou dans la cour de la prison, à moins qu'il n'en soit dispensé pour des raisons de santé ou n'exerce des travaux professionnels en dehors de la prison - la promenade doit durée au minimum une heure et demi). Pendant les jours où des prisonniers sont transférés à d'autres prisons et pendant les jours fériés, les détenus sont privés de ce droit durant 3 ou 4 jours. Ils restent alors tout ce temps sans mouvement ni lumière du soleil ni air pur. Et c'est dans ces conditions que fleurissent des maladies comme le rhumatisme, la galle, les ophtalmies, la tuberculose, … etc. Tout ceci arrive alors que les officiels ne cessent de répéter que l'administration est au service du citoyen.
L'aire réservée à la promenade, en plus de son étroitesse, manque de toutes les conditions d'hygiène ce qui cause des maladies même aux gardiens, notamment les irritations du nez et de l'œil.

UP
Pour ce qui est de la nourriture apportés par les visiteurs, la direction de la prison exagère dans la fouille (inspecte dans la bouche et ordonne au prisonnier de se déshabiller complètement d'une manière dégradante et offensive à la pudeur ce qui cause la honte aux prisonniers). (D'après le dernier alinéa de l'article 68: Les détenus ne peuvent être fouillés que par des personnes de leur sexe dans des conditions qui respectent leur dignité sans atteinte à l'efficacité de la fouille). Beaucoup de produits sont interdits: le parfum, l'eau de Javel, les légumes, les légumineuses, quelques fruits périssables … etc. Cependant, la nourriture apportée à certains prisonniers privilégiés échappe à toute inspection. Ils peuvent tout avoir y compris les produits interdits.
L'information:
Ce droit est presque inexistant dans cette prison. Seuls deux journaux sont autorisés (Al Ittihad Al Ichtiraki et AL Ahdath Al Maghribia) et encore après leur censure sans se soucier de la loi régissant la presse ! (l'article 122 de la Loi 23/98 stipule que tout détenu est en droit de recevoir à sa charge les journaux et revues qui sont soumises à la censure en vigueur). La direction de la prison donne l'impression qu'elle procède à la fouille inopinée d'une chambre une fois par semaine, mais en fait elle informe auparavant les trafiquants de drogue et ceux qui vendent les produits interdits pour qu'ils puissent prendre les précautions nécessaires.
Certains prisonniers privilégiés sont sortis de la prison sous prétexte de recevoir des soins médicaux. Ils peuvent passer deux jours parmi les siens ou vaquer à leurs affaires personnelles.
Il faut noter par ailleurs que certains fonctionnaires de cette prison accomplissent honnêtement leur travail: l'actuel directeur de la prison M. Aziz, le médecin principal M. Noureddine, l'infirmier assistant, le chef de la maison d'arrêt (connu pour sa grande expérience et sa flexibilité), le chef du service d'exécution judiciaire, le chef de l'ancien quartier Abdellatif, et Ali Iraki, Laabadi, Saïdi, Belaïd et Brahim chargés de la surveillance, ainsi que Zaoui, Hamid, Abdellah Taznaqt et Abderrahmane venu de la prison de Chaouen, et d'autres fonctionnaires qui méritent d'être salués pour la manière dont ils traitent les prisonniers en dépit des contraintes et le manque de moyens.
L'éducation et la formation professionnelle:
Je suis tout à fait conscient que la formation professionnelle est possible seulement dans les prisons centrales et agricoles et que la prison d'Inezgane est une prison locale réservée pour l'accueil des placés en détention préventive et ceux qui purgent des petites peines ou les contraints par corps. Mais la direction ne donne aucune information à ce propos. Elle ne fournit pas par exemple un guide qui fait état des droits et obligations du prisonnier, ou colle des affiches qui donnent des informations sur l'organisation pénitentiaire. Au contraire, elle agit suivant des circulaires qu'elle prétend recevoir. (L'article 26 stipule que toute personne placée dans un établissement pénitentiaire doit être informée des dispositions essentielles régissant ces établissements et les textes promulgués pour leur application; elle doit aussi être informée de ses droits et obligations). Ainsi, parmi les informations nécessaires on trouve celles relatives à la grâce, la liberté conditionnée, la procédure de transfert, la procédure de formuler les plaintes et doléances. Ces informations doivent être sous formec le monde extérieur. Le prisonnier qui revient en prison plusieurs fois est perçu comme un "prisonnier clou" (portée péjoratirs que celui qui vient pour la première fois est appelé "boujadi" qui n'a aucune expérience carcérale.Il est difficile de croirvaleur nutritive suffisante pour préserver sa santé et sa force; un repas convenablement préparé et servi.
- Elle doit lui fournir de l'eau potable chaque fois qu'il en exprime le besoin.
Ces conditions sont totalement absentes dans la prison d'Inezgane. Au petit déjeuner on sert du thé, du café ou de la soupe; au déjeuner c'est généralement des légumineuses, un "mélange" de légumes avec du pain rassis ou couscous froid et mal préparé. Le prisonnier ordinaire est privé de la viande pendant 20 jours (le morceau de viande est nommé "Jebboud" parce qu'il est impossible de le mâcher et la seule façon pour le manger est de l'avaler). On donne un œuf par prisonnier tous les quinze jours. Au déjeuner on "sert" généralement du riz, des pâtes ou des haricots pleins de petites pierres. Tous ces repas sont répugnants par leur odeur et très mal cuisinés, ce qui pousse des familles à prendre en charge la nourriture de leurs proches en prison. La majorité des prisonniers se trouvent obligés de manger ce qu'on leur sert et supportent la malnutrition parce que leurs familles ne sont pas en mesure de les nourrir tout le temps. Il ne faut pas parler ici d'hygiène parce que la nourriture servie dans cette prison donnerait la nausée mêmes aux chiens de la haute société.
Les prisonniers, pour contourner l'interdiction du réchaud, utilisent des mèches avec de l'huile ou du plastique, ce qui nuit considérablement à leur santé. Les gardiens ferment l'œil contre arrosage.
Le téléphone, sous surveillance en permanence, constitue un outil pour soutirer de l'argent aux prisonniers: 50 dirhams pour téléphoner, en dehors de la consommation. En ce qui concerne la surveillance, je renvoie aux registres de l'Observatoire National des Prisons pour savoir le nombre d'appels qu'il a reçu de la prison d'Inezgane; même si cet organisme avait distribué ces numéros de téléphone suite à sa visite du 29/05/2000 pour les inciter à parler des violations de leurs de droits en prison. Il existe seulement 2 lignes téléphoniques pour 2400 prisonniers et un seul employé pour organiser leur utilisation. Le lundi et mardi sont réservés pour le nouveau quartier, le mercredi et jeudi pour l'ancien quartier (Kachla) et le vendredi pour le quartier des femmes. Seuls sont acceptés les appels vers des personnes portant les mêmes noms de famille. Et il faut se conformer strictement au bon de téléphone qu'il faut emmener avant tout appel. Toutes ces mesures sont en fait appliquées pour dissuader davantage les prisonniers de dénoncer aux responsables ou aux organismes concernés les violations et les aspects de la corruption qui sévissent dans cet établissement.

UP

D'une manière générale, en plus du traitement dur, inhumain et dégradant, cette prison effroyable présente des conditions de vie intolérables. Des cellules immondes qui sont froides et humides en hiver et trop chaudes et étouffantes en été à tel point qu'on peut sentir la peau humaine "brûler". Elle sont pleines de cafards, moustiques et poux surtout en été avec d'autres insectes qui habitent le corps humain.
Les relations homosexuelles sont très répandues dans cette prison avec tous les dangers que cela comporte.
Les détenus ne sont pas classés selon leurs peines: ainsi on trouve les condamnés dans des affaires civiles telles les accidents de circulation, la pension alimentaire, les chèques sans provision avec les criminels (meurtres, violations, …); les mineurs avec les adultes; les malades mentaux avec les personnes ordinaires. (l'article 29 stipule que les condamnés sont placés dans des établissements pour purger leurs peines suivant l'article 8 ci-haut en prenant en compte tout particulièrement le sexe du détenu, son état pénal, son âge, ses antécédents, ses capacités mentales et physiques, le régime carcéral auquel il est soumis, et ce en vue de sa réintégration sociale.). Ici on met tout le monde dans une chambre encombrée sans toilettes. Les détenus se mettent à tour de rôle pour utiliser les latrines à découvert où ils se sentent embarrassés. Aucun lieu n'est aménagé pour le lavage des vêtements ou les ustensiles de cuisine et pourtant la réglementation internationale stipule que tout prisonnier doit pouvoir satisfaire ses besoins naturels dans des lieux d'aisances propres et accessibles.
Les soins médicaux sont presque inexistants dans la prison d'Ineszgane. Les prisonniers souffrent souvent de maux et crient de douleur nuit et jour mais personne ne vient pour les soulager, surtout du temps de l'ancien médecin qui est décédé. Pour obtenir des médicaments il faut s'armer de persévérance et de patience. Le médecin lui-même se plaint de la difficulté de combattre les maladies qui se propagent dans cette prison à cause de la saleté, l'encombrement et l'absence de moyens efficaces. C'est ce qui pousse certains détenus à essayer de "guérir" leurs plaies par des moyens primitifs tels l'urine ou les épices ou tout simplement les ignorer. Le danger de propagation des maladies est grandissant puisque les détenus se mettent par terre avec des bras et des jambes entrelacés et éprouvent la difficulté de bouger ou de respirer.
En tant qu'activiste des droits humains (membre du conseil national du Forum de Vérité et de Justice) et grâce à ma connaissance, même limitée des règles internationales et locales régissant les institutions carcérales, je suis convaincu que les anomalies constatées dans la prison d'Inezgane ne peuvent être comparées qu'avec celles qui existent dans les centres secrets de séquestration. En principe, les prisons sont des établissements qui ont une vocation pédagogique en premier lieu. Ils visent à dresser le comportement de l'individu qui s'inscrit dans le cadre de sa réaction à des facteurs psychologiques, sociaux, économiques et politiques. Lorsqu'il se révolte contre des règles établies, les prisons sont là pour dresser et réguler son comportement en vue de sa réintégration dans la société.
Je croyais qu'en dépit du manque de moyens on mettrait dans la gestion des prisons des personnes qualifiées (formation en psychologie, sociologie et en droit) pour s'acquitter de la tâche sociale qui leur est conférée. Ils doivent être en mesure d'organiser des activités culturelles, pédagogiques et professionnelles qui entrent dans le cadre de la réalisation des objectifs de la prison en procurant tout d'abord des conditions de vie décentes. Le détenu doit être capable, après avoir purgé entièrement ou partiellement sa peine, de mener une vie normale une fois dans la vie sociale ordinaire.
Mais lorsque la prison se transforme en un "institut" pour acquérir les notions du crime, renforcer son côté subversif et aider à propager le comportement criminel dans la société, la question devient très dangereuses et mérite d'être sérieusement traitée.
Avant de clore ce rapport, je tiens à relater quelques aspects de la vie du prisonnier dans la prison d'Inezgane. Alors comment un prisonnier passe-t-il sa journée? La réponse à cette question donnera sûrement des éléments pour comprendre le rôle exacte de l'institution carcérale au Maroc.
À sept heures du matin, les prisonniers qui disposent de lieux pour dormir (un carreau et quatre doigts) rangent leurs draps. Quant aux autres qui se débrouillent pour dormir, ils rangent leurs nattes et couvertures minables. On procède alors à l'appel pour vérifier le nombre des prisonniers. Pendant le déroulement de cette opération, ils doivent se tenir debout durant une heure environ. Le prisonnier qui n'obéit pas à cette règle encours la punition du cachot.
On inculque ici aux prisonniers que l'appel est l'aspect dominant de l'incarcération et l'indice du degré d'obéissance. Il est répété plus de quatre fois par jour et lorsque le compte n'est pas bon on recommence pour s'assurer que tout le monde est dedans. Après l'appel, le prisonnier passe sa journée accroupi à même la terre ou sur des couvertures sales dans l'attente du calvaire de la nuit qu'il doit passer en "Tqlach" (pieds levés). Les conditions de manger ou de regarder la télévision sont très précaires avec le vacarme de 140 détenus qui occupent une chambre dont la capacité ne dépasse guerre 15 personne. Le vacarme et le tapage sont devenus monnaie courante ici non seulement pendant la journée mais aussi la nuit.
Certains prisonniers passent leurs journées soit en sommeil après avoir avalé des pilules narcotiques soit à ressasser, ou entendre ressasser, des paroles sur son accusation, les raisons de son arrestation, ses aventures ou les circonstances des crimes commis. Ces histoires servent à enfoncer les prisonniers dans le gouffre du crime et constituent une culture qui fait que chacun se vante de ses "gloires". Elles constituent pour certains la seule manière de communiquer avec son entourage et le seul moyen de s'imposer dans ce milieu et de consommer la rupture avec le monde extérieur.
Le prisonnier qui revient en prison plusieurs fois est perçu comme un "prisonnier clou" (portée péjorative) qui signifie que c'est un "prisonnier de carrière" qui sait comment se débrouiller en prison et vaincre ses difficultés. Alors que celui qui vient pour la première fois est appelé "boujadi" qui n'a aucune expérience carcérale.
Il est difficile de croire que beaucoup de détenus ne se préoccupent guerre de leur libération au motif qu'ils n'ont plus aucun avenir. Ils ont la certitude qu'ils vont revenir à la prison parce qu'au moins ils y trouveront l'abri, la nourriture et le peu d'argent qu'ils peuvent gagner en nouant des relations particulières, en rendant des services ou en pratiquant le trafic des produits interdits.
CONCLUSION:
En dépit de l'abrogation des lois régissant les prisons (celles du 11/04/1915, 26/06/1930 et 10/09/1942) par la Loi n°23/98 et l'activisme des organisations des droits humains qui a mis a nu la situation des prisons et tout particulièrement la prison d'Inezgane qu'elles ont recommandé la fermeture; en dépit de tout cela, cette prison reste un charnier des morts-vivants. Il est certains qu'il en existe d'autres au Maroc à El Jadida, Laayoune, Fez, Meknes, Kalaat Seraghna, Oujda, … etc. Cette vérité ne peut être cachée à jamais malgré les efforts de la Direction Générale des Prisons pour tromper les observateurs et présenter une image erronée de la situation.
Ceci donc est un message adressé non seulement à l'opinion publique locale mais aussi à la conscience humaine internationale pour agir en vue de sauver la vie de milliers d'êtres humains qui se meurent lentement et dont les circonstances de pauvreté et de nécessité générées par les politiques adoptées au Maroc les ont pousser à la perversion.
Je suis convaincu que si nous étions dans un pays démocratique, la mise à nu de ces vérités aurait provoqué des manifestations populaires condamnant ces pratiques. On aurait transformé la prison d'Inezgane en une musée pour la mémoire; un monument qui rappelle à l'humanité la misère et les drames de milliers de prisonniers.
À la fin de ce rapport, je voudrais poser de grandes questions:
Est-ce qu'un établissement qui présente de telles conditions a pour objet de qualifier le prisonnier et l'aider à réintégrer la société?
Est-ce que c'est comme çà qu'on traite un prisonnier qu'il soit condamné à tord ou à raison?
Où sont les droits humains dont se vante le régime marocain?
La réforme des établissements pénitentiaires ne constitue-t-elle pas un début essentiel pour améliorer la situation des droits humains?

Témoignage du prisonnier d'opinion sahraoui Ali Salem TAMEK
N° d'écrou: 1591
Prison locale d'Aït Melloul - Inezgane - Agadir - Maroc

UP

 

Mohamed BENNOU

Politique d'oppression et d'anéantissement

Devant la forte détermination de notre peuple à défendre son droit à la liberté et à l'indépendance nationale, et après s'être rendu compte de l'inefficacité de sa politique d'extermination de la Nation Sahraouie à travers les emprisonnements et les massacres, les autorités marocaines ont décidé de mettre en pratique une politique de terreur visant essentiellement à effacer l'identité nationale sahraouie. Les aspects les plus importants de cette politique sont:

l/ Intensification des services d'intelligence en plus des forces massives de sécurité et des services secrets qui opèrent dans les territoires occupés du Sahara, un grand nombre d'hommes et de femmes ont été recrutés et employés comme travailleurs sociaux dans les zones où vivent les sahraouis. Pour être en condition de les espionner. les pourchasser constamment et informer les autorités, d’autres sont employés comme agents secrets dans des clubs et des centres de jeunesse.

2/ Déportation au Maroc: les autorités marocaines ont lancé une campagne massive de déportation en 1987. au cours de laquelle 16 000 Jeunes furent déportés dans différentes villes marocaines Ces Jeunes furent arrachés à leurs écoles sous prétexte qu'ils se trouveraient mieux comme employés au Maroc. Mais la réalité était bien différente, car l'objectif de ce nouveau coup était d'intégrer tous ces jeunes dans la société marocaine et ainsi assurer leur marocanisation. Pourtant, les résultats de cette nouvelle politique furent un véritable échec et les autorités marocaines durent renvoyer ces jeunes au cours de 1990

3/ Promotion du mal marocain: tous les occupants ont un point commun qui consiste à introduire les mauvaises coutumes de leurs sociétés respectives dans les sociétés qu'ils veulent dominer. Ainsi les marocains ont amené dans les territoires occupés des milliers de prostituées, qui dans un pays comme le Maroc sont des femmes soumises et se convertissent généralement en mouchards des agents secrets. Les objectifs de cette opération sont de promouvoir ce nouveau travail au sein de la société sahraouie, en plus de la consommation de drogues, en particulier le haschich,

4/ Modification de la démographie du territoire sahraoui : depuis le début du conflit, les autorités marocaines ont offert beaucoup d'avantages aux marocains pour qu'ils s'installent dans les territoires occupés ( habitations, commerces, emplois...). Beaucoup d'entre eux ont été enregistrés pour participer au processus d'identification que menaient les Nations Unies

5/ Suppression des libertés fondamentales: tous les droits humains reconnus internationalement sont violés par les forces d'occupation marocaines:
• le droit a la vie: nos ancêtres nous ont appris que la vie d'un être humain a une valeur inestimable. C'est pourquoi ils nous apprenaient a respecter la vie des autres. Tuer un être humain est un délit très grave. Depuis 1975. le Maroc n'a cessé de violer ce droit fondamental. Combien d'enfants, de femmes et de vieillards innocents sont morts durant les bombardements de l'aviation marocaine sur les localités sahraouies, avec des armes interdites comme le napalm et le phosphore blanc...? Combien de personnes ont laissé leur vie sous la torture et les mauvais traitements auxquels elles ont été soumises dans les cachots des prisons du royaume du Maroc?
• le droit a la liberté: notre peuple a toujours été fier de sa liberté en effet, les sahraouis se déplaçaient librement dans le désert. Rien ni personne ne peut les empêcher de jouir des ressources de leur pays. Mais quand le Maroc occupa le territoire sahraoui, il isola les villes, anéantit les troupeaux (chameaux et chèvres), il distribua ses localités et força les nomades a s'installer dans les villes. Des milliers de sahraouis furent faits prisonniers. Des centaines d'entre eux continuent d'être disparus jusqu'à aujourd'hui. Les territoires occupés sont une véritable prison. Les mouvements des sahraouis sont strictement contrôlés .
• le droit à la libre expression: personne dans les territoires occupés ne peut exprimer librement son opinion sans être considéré comme traître a la « Nation Marocaine », et il peut être condamné pour atteinte a la Sûreté d'Etat ou simplement arrêté et torturé, ou même assassiné. Le Maroc interdit toute mention au passé ou au présent de notre mouvement de libération, le Front POLISARIO. Il censure les livres ou tout matériel
imprimé soupçonné d'être progressiste. Il interdit l'écoute de la Radio Nationale Sahraouie. Il ne permet pas les contacts avec les étrangers qui rarement sont autorisés a visiter le territoire.
• le droit à la culture: chaque peuple a le droit de pratiquer sa propre culture, mais en ce qui concerne le peuple sahraoui, ce droit lui est refusé par les autorités marocaines, il ne peut fêter ses événements culturels, les associations culturelles ou artistiques sont totalement interdites. Dans les écoles, les enfants sahraouis sont obligés d'apprendre exclusivement la culture et l'histoire falsifiée du royaume du Maroc.

Histoire de la résistance

En 1975, l'armée marocaine a envahi mon pays, le Sahara Occidental et y a installé un climat de terreur. Une année plus tard une grande campagne d'arrestation arbitraire a été menée. Mon oncle M'Rabih Mohamed BENOU en a été victime. Un événement qui m'a beaucoup marqué. Personne ne pouvait demander quel était le sort de ces centaines de disparus et d'enlevés, ou risquaient de suivre leur traces.
En 1987, j'étais en terminale; une commission technique de l'ONU allait visiter le territoire. Nous avons commencé avec des camarades à nous préparer pour l'accueillir. Deux jours avant la visite nous avons été surpris par la visite en classe du directeur du lycée accompagné par deux membres de la DST marocaine qui tenait une liste d'étudiants suspects sur laquelle figurait mon nom. Ils ont obligés nos parents à nous enfermer le temps de la visite.
Le 15 mai 1990, ils m'ont retiré de mes études pour me placer en résidence surveillée alors que j'étais en deuxième année de philosophie à l'université de Rabat.
A Smara j'ai vécu la libération d'un groupe de disparus Sahraouis dont Hassan II niait l'existence durant 16 ans. Ce jour là toutes ses cartes étaient tombées à l'eau et ses jardins secrets (Galat M'Gouna, Tazmamart, Agdz...) n'étaient plus secrets. Des centaines de disparus réapparaissaient et voyaient le jour après de longues années d'enfer et de ténèbres. Personne d'entre eux n'a été jugé et ils vivaient dans des conditions qui étaient — c'est le moins que l'on puisse dire — inhumaines.
Nous attendions tous ce jour là, et tout ceux qui aspirent à la paix en étaient heureux. Le régime marocain parlait d'une « grâce royale » en faveur de tous les détenus Sahraouis mais cela n'était que de la poudre aux yeux, il voulait se laver de ses crimes et apparaître blanc comme neige devant la communauté internationale. En réalité, des centaines de Sahraouis restent encore disparus. Mon oncle, que j'ai déjà cité est toujours disparu. Ses enfants, quand ils étaient petits, ne cessaient de demander à leur mère où est ce qu'il était parti, elle ne savait quoi répondre et quand ils insistaient elle finissait par dire qu'il était, tout bonnement, mort. Aujourd'hui ils savent bien que leur père a été enlevé par les forces marocaines en 1976. Ils ne cessent, cependant, de se poser un tas de questions : est-il encore vivant? et si c'est le cas, pourquoi les marocains le détiennent depuis plus de vingt ans ? et pourquoi ne le jugent-ils pas? Sa fille la plus jeune, Safia, qu'il avait laissé à l'âge d'un an, me rend profondément triste quand elle me dit qu'elle n'a qu'une seule envie : c'est de voir son père ne serait-ce qu'une seule fois dans sa vie. Safia a participé aux manifestations pacifiques qui se sont déroulées à El Ayoun en février 1993 , devant le siège de la MINURSO. Arrêtée, elle a passé cinq mois sous la torture dans le centre clandestin des compagnies mobiles d'intervention (CMI) d'El Ayioun.
Le 6 septembre le cessez-le feu est entré en vigueur, c'était la première étape d'un processus de paix qui devrait donner au peuple Sahraouis la
possibilité d'exercer son droit légitime d'autodétermination à travers un référendum libre et régulier. Malheureusement le Maroc ne s'est montré coopératif et n'avait pas la volonté de voir le plan de paix appliqué. Il a commencé par ramener des milliers de marocains vers le sahara occidental pour transformer les sahraouis en minorité et il a fini par imposer des élections législatives qui ne concernait que le Maroc, au Sahara Occidental et tout cela se passait au vu et au su de la MINURSO.
Nous étions plusieurs jeunes a s'être réunis clandestinement en ce mois d'octobre 1991 à Smara pour élaborer un plan d'action qui serait en mesure de contrecarrer la politique de l'occupant et de faire entendre la voix de notre peuple. Nous avons décider de rencontrer le maximum des militants de Smara et d'ouvrir avec eux la discussion sur la situation.
Nous nous sommes tracé des règles rigoureuses pour nos réunions : elles sont tenues clandestinement, l'endroit était soigneusement choisi et changé chaque fois que la réunion se terminait, un écart d'un quart d'heure devait séparer les gens quand ils arrivaient.
Les services des renseignements marocain devait douter que quelque chose se préparait et ils ont mené, comme d'habitude, une grande campagne d'arrestation dont j'étais victime.
En effet, le 10 novembre 1991, j'étais chez mon ami Balla Hamdi (surnommé Hayoun), quand un groupe des services marocains a envahi la maison, tard dans la nuit, sans mandat d'arrestation, ils ont sorti leurs armes, menacé de tirer si l'un d'entre nous bougeait ou criait. Ils nous ont bandé les yeux, rempli nous bouches de coton et ligoté les mains derrière le dos. Ils ont sauvagement fouillé la maison et saisi huit banderoles sur lesquelles était marqué des slogans du Front Polisario.
Ils faisaient parti de ce groupe : le commissaire de police DOUIB Abdel Hamid, le chef de la section locale de la DST, TALBI Omar, et le chef de la gendarmerie royale, AOUNI Mohamed.
Nous avons été, ensuite, violemment jetés dans l'arrière d'une voiture et expédiés sur le champs au centre clandestin des CMI d'El Ayoun à 220 km du lieu de notre arrestation.
Dans ce centre, tous les détenus ont les yeux bandés et les mains ligotées et sont totalement coupés du monde extérieur. Là, j'ai été longuement torturé que j'en était devenu hémiplégique et ai perdu conscience. Après, ils m'ont ramené à l'hôpital et m'ont mis dans une chambre qui ne diffère en rien de ma cellule. J'étais constamment attaché au lit alors que je ne pouvais même pas me mettre debout, surveillé par trois gardien et je n'étais suivi que par un seul médecin qui venait me voir d'une manière irrégulière. Malgré cette situation dramatique, l'interrogatoire c'est poursuivi et dans l'hôpital même, mais je n'ai pas révélé les noms de mon groupe ni notre programme d'action.

UP

Le 20 mars 1992, ils m'ont lâché, paralysé devant la maison de ma famille. A leurs yeux, j'ai subi un châtiment exemplaire qui donnerait de bonnes leçons aux autres. Contrairement à ce qu'ils souhaitaient, j'ai été accueilli par une foule de Sahraouis qui m'ont manifesté leur solidarité et leur sympathie. Après cinq mois de soins ma situation s'est améliorée et j'ai, de nouveau, intégré mon groupe de travail, qui était resté à l'abri de ces arrestations arbitraires et a pu continuer d'agir. Le 23 septembre 1992, nous avons réussi à organiser une rencontre secrète aux alentours de Smara. Une rencontre que nous pouvons qualifier d'historique car nous allions cette fois-ci affronter l'ennemi en directe et descendre dans les rues, scander nos revendication et crier haut et fort notre existence.
Nous nous sommes organisés en deux groupes, l'un devrait mobiliser la population et l'inviter à ce joindre à la manifestation pacifique, l'autre assurer sont succès et protéger les manifestants de la répression. Nos revendications étaient claires :

- le rejet de la politique colonialiste marocaine.
- l'application immédiate du plan de règlement.
- le refus des élections législatives marocaines au SaharaOccidental.
- la libération des prisonniers politiques et le sort des disparus
- le départ des colons.

La manifestation a eu lieu le jeudi huit octobre 1992, beaucoup de gens étaient descendus dans les rues de Smara, ce jours-là. Ils étaient hommes, femmes et vieillards, portaient les drapeaux de la république sahraouie et répétaient des mots d'ordre exprimant leur attachement à la liberté. Nous nous sommes arrêtés devant le siège de la province de Smara et dès notre arrivée les forces répressives se sont acharnées contre nous pour dissiper la manifestation. Plusieurs personnes ont été blessées et nous avons du les transporter à l'hôpital, faute d'ambulance.
Parmi les blessés. J'ai pu reconnaître Soukeina Jadd-Ahlou, une ancienne disparue qui avait passait dix ans au sinistre bagne de Kalat-M'gouna, ainsi que S'diga mohamed-SaIeh et sa sœur H'iila. Encore une fois tous cela était passé devant l'indifférence de la MINURSO qui assistait à ce drame.
Ensuite, la ville a été quadrillée par la police, la gendarmerie et l'armée. Chaque foyer, ou presque, a été espionné et mis sous écoute, et ils se sont livrés à une véritable chasse aux sorcières. Des dizaines de personnes ont été arrêtées dont des vieillards et des enfants. Barikallah Mohamed-SaIeh, a été arrêté dans la rue, Brahim Jouda enlevé de sa maison et moi-même kidnappé à une heure du matin alors que je dormais chez ma famille au 06 rueAhmed Ben Moussa . Ils nous ont entassés dans une maison secrète dépendante de la DST de Smara. Nous y avons subi toute sorte de torture. Après notre arrestation , les gens se sont, de nouveau , rassemblés devant le siège du gouverneur de la ville et ont exigé notre libération, mais cela n'a fait qu'agrandir la liste des détenus. Plusieurs d'entre eux ont été ,en effet, arrêtés dont Kaltoum Lounate , qui sera jugée avec nous par le tribunal militaire de Rabat. Nous étions transférés, au centre clandestin des CMI d'El-Ayoun où nous avons subi, durant vingt jours, la torture physique et psychique si bien que nous étions devenus des loques. Chacun d'entre recevait, pour sa journée, un pain et un peu d'eau . Nous avions, comme c'est la coutume dans cette prison/enfer, les yeux bandés et les mains ligotées, nous étions constamment tournés vers le mur et nous n'avions pas le droit ni de bouger ni de parler entre nous. Les gardiens nous surveillaient sans cesse et la moindre infraction de ce règlement diabolique mérite un châtiment sévère.
Le 27 octobre, j'ai entendu le bruit des bottes devant ma cellule et une voix horrible m'a appelé par mon nom. Je n'ai pas bougé. Je ne savais quoi dire, tellement c'était étrange d'entendre mon nom. La voix horrible m'appelant c'est répétée mais cette fois elle était accompagnée d'insultes et de coups barbares. Ils m'ont obligé de mettre mes empruntes digitales sur un procès verbal de vingt pages. Tous les autres détenus ont fait de même, et nous avons été transférés la nuit vers Rabat. Nous étions quatre dont une fille, Keltoum. Ils nous ont mis dans des cellules individuelles d'un centre de détention des CMI. Nous devions être jugés par un tribunal militaire, mais le moment, semble-t-il, n'était pas convenable. Le roi Hassan II qui est le premier responsable du dossier Sahraoui, et le seul à pouvoir donner le feu vert pour ce genre de procès, était en voyage aux pays du Golfe, en plus le Maroc se préparait à fêter l'anniversaire de la tristement célèbre « Marche verte » et ils craignaient une réaction imprévisible de la part de la population sahraouie. Ils sont allés dire à nos familles, pour la première fois depuis notre détention que nous allions être libérés. Il n'en était rien. Ils voulaient les contenir. Nous avons été, à nouveau, transférés le 13 novembre 1992 vers le centre d'El Ayoun ou nous croupissions auparavant. Il était rempli de détenus et nous avons, encore une fois, subi l'interrogatoire et la torture que nous croyions en être délivrés après avoir avoué notre sympathie pour le Front Polisario et notre participation à la manifestation de Smara de 1992.
Après neuf mois de souffrances, de calvaires et de supplices, nous étions de nouveau transférés, dans le secret total, à Rabat avec deux jeunes d'El Ayoun : Salek BAZEID et Sidi Ali NAJEM. Nous étions alors six a comparaître devant le tribunal militaire de Rabat pour atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat (affaire n°820/764/93 AM). Après avoir passé 29 jours à la prison de Salé, notre procès c'était enfin ouvert le 29 juillet 1993. Il s'est déroulé à huit-clos et nous avons été condamné, chacun, à vingt ans de prison ferme. Vingt ans de prison ferme pour avoir manifesté pacifiquement et oser dire son existence. Nous avons été conduit à la prison devant nos familles qui s'étaient rassemblées devant le
tribunal militaire. Elles n'avaient pas eu le droit d'assister à notre procès, mais elles étaient là vêtues des habits traditionnels qui marquent bien leur identité, et lançaient des you-yous. Nous étions soulagés de les entendre et nous nous sommes sentis puissants face à l'infamie de nos juges et à la tyrannie du régime.

UP

En la prison, nous étions au quartier « G » avec les prisonniers de droit commun. Ils étaient étonnés par notre condamnation qu'ils jugeaient très sévère. De part notre présence, le mot « Polisario » était devenu familier chez les prisonniers; certains même nous appelaient sympathiquement : les Polisario. Cela nous donnait une sensation formidable d'avoir une identité et une appartenance.
Quelques semaines plus tard nous avons demandé un rendez-vous au directeur de la prison.