Récit
de voyage
Depuis fin 1975, lorsque la fameuse marche verte a déferlé
au-delà de la frontière marocaine, c'est au compte gouttes
que les nouvelles sont sorties du Sahara Occidental occupé: à
l'abri des regards extérieurs, arrestations, disparitions, manifestations
réprimées, ségrégation entre Sahraouis et
Marocains envoyés au Sahara comme population de peuplement, procès
inéquitables, libérations de disparus, etc.
Il n'était
pas possible de nouer des liens forts et solides avec des Sahraouis
et des Sahraouies vivant depuis 1975 sous l'occupation marocaine.
Le Sahara était bouclé, les journalistes interdits et
seuls quelques "touristes" ou certains membres de l'Unité
médicale suisse plus soucieux de justice que de discrétion
(qui au début des années 90 avaient renforcé la
présence onusienne sur ce territoire), donnaient des nouvelles
de cette terra incognita. Et puis un jour, l'étau s'est un peu
desserré, une des seules initiatives favorables prises par le
jeune roi du Maroc dans la question du Sahara occidental. Une ouverture
certes, mais dont tout le monde ne peut pas profiter! Vous vous souvenez
sans doute qu'en fin 2001, Madame Mitterrand n'avait pas été
autorisée à se rendre au Sahara occidental.
Rencontres
Nous y sommes allés fin septembre 2002, débarquant à
El Ayoun en pleine nuit d'un avion à hélices nous laissant
un goût de Saint-Exupéry sur ce sable où il avait
rencontré le petit prince. Nous avons rencontré certains
de ses descendants qui essaient, jour après jour, de soigner
leur rose et de la mettre à l'abri des prédateurs de toutes
espèces qui quadrillent ce Sahara. Nous n'étions pas arrivés
que notre présence était connue loin à la ronde
et que se pressaient déjà vers nous ceux et celles qui
voulaient nous raconter le sort malheureux des réfugiés
de Tindouf. Nous les avons reçus et écoutés, précisant
que le but de notre voyage était de chercher à faire une
sorte d'état des lieux concernant le respect ou les violations
des droits de l'homme auSahara occidental. La surveillance, plus ou
moins discrète selon les moments et les jours était efficace.
Cet état des lieux, nous avons commencé à le faire
en passant deux matinées au tribunal de la Cour d'appel d'El
Ayoun. Salle de tribunal bondée; les procès où
des Sahraouis sont impliqués - procès politiques qui ne
disent pas leur nom - sont suivis comme des meetings - les femmes d'un
côté dans leur mellafah colorée, les hommes de l'autre,
debout dans leur draa blanche ou bleue ou habillés à l'occidentale,
et les avocats de la défense saisissant cette tribune pour affirmer,
dans le cadre du rôle qui leur est dévolu, les injustices
flagrantes dont sont victimes les Sahraouis, l'iniquité des peines,
l'incompréhension d'une situation intolérable d'occupation.
UP
La présence d'étrangers dans le prétoire est
manifestement importante. Les procès ne peuvent plus se tenir
dans un huis-clos géographique. Des témoins sont là
qui peuvent rapporter, sortir du Sahara Occidental la parodie de justice.
Il faut donc leur montrer, à ces témoins, la grandeur
du colon marocain qui développe, construit, peuple - change le
caractère du pays. Et d'un geste conditionné, ce colon
exhibe sa carte d'identité attestant la marocanité du
Sahara. Illusion perpétuelle de l'occupant, illusion sans faille
du colon, qui cherche à légitimer sa présence par
l'histoire, qui pense qu'il est là pour l'éternité.
Mais jusqu'à quand restera-t-il l'administrant, le roc aux pieds
de sable ? Alors que nous demandions à nos amis si l'occupation
marocaine n'était pas devenue un état de fait, vu les
budgets mis en jeu pour le développement de la région,
ils nous ont répondu qu'il suffisait de voir comment les autres
colonisations s'étaient terminées. Jamais l'investissement,
aussi fort soit-il, n'avait résisté aux luttes pour l'indépendance
et à la volonté politique.
La ville et ses misères
La ville d'El Ayoun est à la fois un gigantesque chantier
où les murs de briques grises donnent à beaucoup d'immeubles
des airs de "mal-finis", où le quartier espagnol a
été rénové avec son église qui se
terre toujours dans la basse ville. D'un côté, avant le
désert et le départ vers la mer, un parc, un palais des
congrès monumentaux ferment la ville. De l'autre, on s'enfonce
dans de misérables bidonvilles de Marocains parqués là
depuis des années pour modifier le corps électoral, et
de Sahraouis de la région de Goulimine. Dans le désert
proche, des îlots d'habitations coquettes attendent désespérément
la venue des Sahraouis des camps de réfugiés. Devant l'impasse
politique actuelle, il est possible que les habitants des bidonvilles
puissent remplacer les réfugiés - ces derniers sont-ils
encore attendus ?
Dans cette ville, lorsqu'on veut bien la regarder attentivement,
tout parle d'occupation et nos amis ont bien su nous alerter sur ses
côtés les plus discrets: notamment la présence de
l'armée et des forces de l'ordre dans chaque quartier, la présence
massive de la Minurso (forces onusiennes). Une Minurso qui se fait d'ailleurs
plus remarquer par le nombre et la blancheur de ses voitures alignées
à certaines heures devant les hôtels de la ville que par
le travail de sécurisation qu'elle pourrait faire pour la population
sahraouie. Les amis sahraouis, militants des droits de l'homme - eux
se reconnaissent sous le nom d' activistes des droits de l'homme - nous
ont tout appris de l'humanité de ce pays qui est le leur. Ils
paient leur engagement de multiples façons; déplacements
au nord du Maroc, licenciements, diminution de salaire, chômage
prolongé, intimidations, arrestations, emprisonnements. C'est
le prix à payer pour continuer à garder l'espoir qu'un
changement est possible, que la vie sous occupation n'est pas une fatalité
et que les violations des droits de l'homme doivent être dénoncées
jusque dans le coin le plus reculé du Sahara. Tous les jours,
ils ont répondu à nos questions, expliqué leur
pays et leur situation; tous les jours, ils nous ont reçus au
cur de leur foyer. Nous avons rencontré les parents de
plusieurs amis aujourd'hui dans les camps de réfugiés
sahraouis. Tragédie des familles séparées, parfois
depuis vingt sept ans. Le portable a abattu certaines frontières
et il est possible désormais d'avoir des nouvelles de temps en
temps.
Solidarité
La solidarité reste le maillon fort d'une société
qui se trouve souvent noyée dans une population marocaine très
dense. Solidarité et débats entre membres des associations
de défense des droits de l'homme, solidarité entre les
ex-disparus libérés en 1991. Mohamed Daddach, libéré
en automne 2001 est le symbole de cette solidarité qui l'a acclamé
lorsqu'il est revenu au Sahara Occidental ; il vit lui aussi de la fraternité
des siens. Nous avons souvent et longuement parlé de la solidarité
de l'extérieur. Quelles formes pourrait-elle prendre ? Comment
la rendre plus efficace, comment la développer ?
Nous en avons discuté sur le bord de mer, dans cet hôtel
imposant construit pour des touristes encore hypothétiques et
occupé par les membres de la Minurso. Nous l'avons évoquée
au port d'El Ayoun d'où le phosphate part pour l'étranger,
où les bateaux de pêche, petits et grands, écument
la côte au risque d'un changement écologique alarmant ;
lors de notre voyage vers Smara. Mais ceci est une autre histoire. Celle
d'une journée auprès des familles de disparus sahraouis.
Nous vous en parlerons
..
Chaque rencontre était pleine d'une très forte émotion
; nous rencontrions des hommes et des femmes qui semblaient vivre deux
vies, passant de l'une à l'autre selon les rencontres et les
moments ; la vie de l'occupé qui cherche à s'en sortir
dans la situation qui est la sienne aujourd'hui, à trouver du
travail, à satisfaire ses moyens matériels et la vie de
l'activiste, qui est Sahraoui et qui le reste, qui cherche à
entrer dans les brèches légales du système, à
faire respecter ses droits et ceux de son groupe, à faire connaître
sa vie d'aujourd'hui pour préparer celle de demain.
Nous avons promis à nos amies et amis d'élargir le cercle
de la solidarité. Nous vous appelons à en faire partie
!
Christiane Perregaux
UP
Smara,
ville occupée, ville résistante
Avant même d'arriver à Smara, notre prise en charge par
les services marocains est visible. Nos compagnons de route repèrent
vite ces voitures qui se veulent anonymes et qui dans le petit matin
nous dépassent et nous suivent. Nous ne nous attarderons pas
sur les barrages cloutés qui à deux reprises imposent
de s'arrêter, de présenter ses papiers, de répondre
à l'interrogatoire d'un policier qui note méticuleusement
sur la première page vide d'un cahier d'écolier nos identités,
celles de nos parents, etc. L'atmosphère est à la fois
tendue et grotesque et nos accompagnateurs donnent tous les détails
nécessaires sur les raisons de notre venue à Smara, la
ville bouclée. Un deuxième barrage, à peu près
identique au premier, nous attend 800 mètres plus loin à
quelques distances du camp-bidonville où vit la population marocaine
déplacée du Maroc en prévision d'un référendum
mort. Radio, talkie-walkie, trafic de voiture puis c'est l'autorisation
d'entrer à Smara. La surveillance ne se relâchera pas de
toute la journée malgré les tours et détours de
notre chauffeur. Les forces marocaines iront jusqu'à faire la
garde sans discrétion aux abords de la maison dans laquelle vont
nous recevoir les familles de disparus.
Smara n'est pas qu'une ville au même titre que toutes les autres.
C'est la ville sainte du Sahara, celle où le cheick Malainine
à fondé son école, sa medersa et une bibliothèque
unique dans cette partie du monde, dévastée, brûlée
par l'armée française. Il n'en reste que de pauvres vestiges.
En revanche, les casernes sont au cur de la ville et les mouvements
de l'armée sont quotidiens. La Minurso, quant à elle,
se trouve légèrement en dehors du centre mais telle un
fantôme ne représente pas une force d'appui pour une population
malmenée.
Les familles de disparus
Dans la maison d'un membre de l'association, une trentaine de personnes
nous attendent en buvant le thé. L'accueil est chaleureux, émouvant.
Nous expliquons le but de ce voyage : recueillir des témoignages
de familles de disparus pour continuer à mener campagne contre
la disparition volontaire et forcée. Nous apprenons qu'Amnesty
est venu les voir quelques mois auparavant et a filmé des personnes
en train de témoigner. Notre équipement est plus modeste
: calepins et stylos. Et nous leur promettons de taire leur nom.
Dans un silence recueilli, la première femme (nous l'appellerons
Khadia) témoigne. Le 10 juillet 1976, elle avait 22 ans, un fils
de 9 mois. " Les gendarmes m'ont enlevé avec mon mari, son
frère et ses deux femmes et des cousines. Nous habitions en dehors
de ville. Pendant trois mois, j'ai vécu avec le groupe dans une
caserne puis un jour les hommes sont partis. Nous les femmes, nous avons
été relâchées après un an de détention,
de tortures, sans procès. Je n'ai jamais revu mon mari. Mon fils
n'a jamais vu son père ".
Nous voulons savoir
Son fils intervient. Il veut savoir si son père est mort ou vivant.
Il veut des nouvelles, il veut savoir. Tous les deux disent combien
ils mettent d'espoir dans les associations de droits de l'homme. Ils
ont besoin aujourd'hui, après plus d'un quart de siècle,
de dire et de redire ce qui leur est arrivé. Jusque là
ils avaient enfoui cette souffrance, ils l'avaient vécue muette.
Ils veulent aujourd'hui réactualiser ce passé. Faire mémoire
de ce qui est advenu. Dire pour ne pas oublier. Dire pour se donner
la force de vivre. Un à un les témoins parlent.
Presque tous, hommes et femmes, ont aussi subi la prison ou l'intimidation,
les mauvais traitements. Des jeunes témoignent : enfants, bébés
au moment des disparitions, ils veulent savoir ce que sont devenus leurs
parents : " Nous souffrons, j'ai 27 ans, je n'ai jamais connu mon
père. Mon parcours de vie en a été complètement
changé, je veux savoir ". Au cours des heures, les témoignages
se succèdent. Les disparus ne sont pas oubliés, on ne
dirait pas que c'est parfois plus de 25 ans qui nous séparent
des faits. Et ce 10 juillet 1976 qui revient, comme un jour noir, un
jour de rafles, un jour de deuil. Que s'est-il passé ce jour-là
? C'est à nous de chercher dans l'histoire de cette époque
ce qui a pu amener à tant de barbarie. Une barbarie qui continue
tant que le gouvernement marocain refuse de reconnaître l'existence
de ces disparus, refuse leur libération, refuse de dire s'ils
sont morts ou vivants.
Les hommes et les femmes de Smara ne témoignent pas en vain.
Ils sont déjà nombreux à dire l'insoutenable, ils
sont en train d'entraîner d'autres familles à entreprendre
la même démarche qu'eux. Pour que le monde sache et les
aide à savoir. Enfin.
Nous les remercions de nous avoir fait confiance et de nous avoir relaté
leurs histoires pour les transmettre à d'autres, à vous
lecteurs et lectrices (vous trouverez des témoignages plus détaillés
dans un prochain numéro de ce bulletin) et aux instances internationales
qui considèrent la disparition comme un crime contre l'humanité.
Christiane Perregaux
UP