Bureau International pour le Respect des Droits de l'Homme au Sahara Occidental
Oficina International para el Respeto de los Derechos Humanos en el Sahara Occidental
International Bureau for the Respect of Human Rights in Western Sahara

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2 et 3 NOVEMBRE 2002 DAKHLA

Le départ est fixé à 6h. Nous partons pour le sud, découvrir la mythique Dakhla et sa belle lagune qui se trouve à quelques 500 km, dont tant de sahraouis nous ont parlé. A la sortie de la ville on passe devant la bande transporteuse du phosphate en provenance de Boucrâa qui termine sa course au port de Laayoune. Un peu plus loin on assiste à la noria de camions qui transportent le sable extrait du bord de mer et qui va être acheminé sur les plages des îles Canaries.

A 25 km de la capitale, c'est le choc : à moins de 100m de la route sur notre droite, nous passons devant la sinistre prison de la plage El Bir dont Ghalia et Minetou nous avaient parlé. C'est grand, c'est gardé, ça ne semble pas délabré pour un établissement qui est censé ne plus être occupé ??? Que de souffrances, que de morts sans doute dont ces murs gardent mémoire ! Y a-t-il encore des disparus ?

Nous faisons une halte près d'un cimetière où un Saint est enterré. A quelques pas se trouvent des sources d'eau chaude, on nous promet de les voir au retour… (ce sera la pleine nuit).

La halte de BOUJDOUR

Dans cette ville se trouve un grand campement de populations déplacées du Nord du Maroc en 1991. Hassan II avait fait venir environ 20 000 sahraouis et 100 000 marocains dans ce camp et ceux de Laayoune et Daklha, pour influer sur le résultat du référendum. Les gens devaient réclamer auprès de la Minurso leur inscription sur les listes électorales. Ici la population augmente considérablement lorsque les marocains viennent du nord et s'installent dans les villages alentours pour la campagne de pêche.

Nous faisons une pause dans la maison d'amis qui nous attendaient et avaient préparé un gros petit-déjeuner avec des gâteaux, des dattes… tout ce qu'il faut pour réconforter les voyageurs, on apprécie la tradition nomade ! Hjeiba est fière de nous raconter qu'ils ont accueilli ici Daddach lors de sa venue à Boujdour en février 2002. Les autorités ne voulaient pas que se reproduisent les manifestations de joie massives qui s'étaient produites à Laayoune et Smara. Les représailles ne se sont pas fait attendre, le salaire de son mari, Mohamed Ahmed El Khliffi secrétaire à la Municipalité, a été suspendu en mars et ce durant 3 mois, la maison comme ses déplacements sont surveillés. Les autres personnes qui étaient présentes se sont vues supprimer la promotion nationale.

Il touche 2000 dhs au tire de la promotion nationale pour 40 heures de travail. Il y a 300 à 400 fonctionnaires Sahraouis à Boujdour, aucun n'occupe un poste à responsabilité.

Avant de reprendre la route nous tentons une visite du port ce qui nous est refusé au poste de police. Au retour nous ferons (de nuit) un tour dans une autre partie du port.

Au long de la route nous passons devant les villages de pêcheurs marocains aux constructions précaires, certains sont installés à demeure, d'autres dans des cabanes de bois qui s'échelonnent le long de la côte rocheuse. Une misère qui en côtoie une autre. On se dit que toutes deux ont grand intérêt aux changements politiques au Maroc.

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Dès le poste de contrôle de Dakhla on sent que ça devient plus musclé. C'est dans un gros camion de la DST qu'est installé le fonctionnaire qui contrôle les papiers des gens et des véhicules. Il y a plusieurs voyageurs européens qui se rendent en Mauritanie ou plus au sud. Comme d'habitude, on nous demande notre situation de famille, nos professions, les noms de nos parents, le nombre de nos enfants. A 200m ce sont les gendarmes. Et ça finit par " bienvenue ", on n'en doutait pas, mais deux fois de suite en peu de temps, c'est beaucoup.
La voiture démarre, on se retourne pour voir le policier prévenir par radio ceux qui nous attendent plus loin.
Avant l'entrée de la ville du côté de la mer nous apercevons un immense treillage, c'est une serre pour la culture au goutte à goutte est en construction. Un conseiller du Roi, l'aurait acheté par l'intermédiaire d'un mauritanien.

Arrivés en ville nous ne sommes déjà plus seuls, ce ne sont pas moins de 4 voitures qui nous suivent. Notre chauffeur ne connaît pas très bien le chemin, il emprunte des petites rues et l'on perd 2 voitures (dont la jeep) à cause d'une camionnette qui s'est malencontreusement intercalée entre nous. La ville est pavoisée de drapeaux rouges frappés de l'étoile chérifienne. Les marocains vont bientôt fêter l'annexion du Sahara Occidental lors de la " Marche Verte " mise en scène par Hassan II à l'automne 1975. Cette année les habitants ne sont pas obligés d'accrocher un drapeau ; on constate que dans les quartiers habités par les sahraouis, on a oublié de mettre les drapeaux aux fenêtres.

Il est 16h quand nous arrivons à la demeure d'un jeune couple : Meska Ezzine Ahmed Zine et Belhaj Nebghoha ils ont 28 et 29 ans, ils viennent de se marier. Ici, en juin 2002, la veille de la venue de la section Sahara du Forum Vérité et Justice, une réunion avait été organisée. La police, à la recherche de Brahim, a fait irruption dans la maison en cassant la serrure.

Quelques hommes nous attendent, dont deux jeunes, tous sont graves ; cette première rencontre, sans femme, augure la pesanteur l'atmosphère que nous ressentirons tout au long des 24 heures que nous allons passer dans la ville. Nous apprendrons qu'aujourd'hui, le Divisionnaire de la Gendarmerie de Dakhla n'est autre que BRAHIM BENSAMI, qualifié de " criminel, assassin, grand tortionnaire de nombreux sahraouis "

La ville compte environ 5000 sahraouis, dont 80% sont chômeurs, ce qui correspond à la situation des interlocuteurs présents. Il y a 27 000 électeurs. La population marocaine est multipliée par 10 à 20 durant la période de pêche qui commence le 15 novembre pour une durée de 3 à 5 mois. Ils sont des milliers de pauvres hères, dormant dans les rues et les jardins, certains construisent des cabanes le long de la côte, mais les autorités les démolissent dès leur départ (aux beaux jours, c'est pas très bon pour l'image touristique). Avec le phosphate, la pêche, c'est la manne financière de la colonisation marocaine. 82 usines (de plus ou moins grande importance) traitent poissons et poulpes dans la zone industrielle. Au rythme où les poulpes sont pêchés, y compris durant les 3 mois de reproduction, on estime qu'en 2005 ils auront quasiment disparu de cette région.

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Nous formons deux groupes pour recevoir les témoignages.

  • MOHAMED SALEM MOKTAR raconte : " Ici la situation est très difficile il y a eu beaucoup de crimes, de tortures. Des assassinats de jeunes fillses. Tout le monde sait que c'est un militaire marocain Abdelkader Faragi qui en est l'auteur. De nombreuses recherches ont été faites auprès des militaires, du 1er Ministre, des chioukhs, sans résultats. C'est dommage que leurs mères aient peur car elles vous auraient raconté".

De 1975 à 1992 la période fut très lourde pour les gens, on se sentait dans un trou noir. De 1975 à 1979 se sont les mauritaniens qui occupaient la région. Quand ils se sont retirés, le Maroc a revendiqué tout le territoire du Sahara Occidental. Le 14 août 1979 ils ont envahi le Rio de Oro.

Entre 1979 et 1982 les rafles touchent toute la population civile : femmes et enfants compris. Ils ont procédé au regroupement des familles qui nomadisaient dans la région de Bir Enzaran, tuant et dispersant leurs troupeaux. Il les ont installées à 5 km de Dakhla. (c'est ainsi que l'on peut parfois confondre la ville de Bir Enzaran et ce camp que les gens ont ensuite appelé Bir Enzaran). Plus de 700 personnes ont été emprisonnées plus ou moins longtemps, beaucoup ont disparu. Pour la seule période du 14.10.79 au 28.10.1979 plus de 300 personnes ont été emprisonnées au commissariat de police ; il y avait toutes sortes de gens dont des enfants et des femmes car les arrestations étaient ciblées mais aussi faites au hasard pour terroriser la population. Toutes sortes de personnes étaient torturées : coups sur le corps, électricité, oreilles cassées, coups sur la plante des pieds… "

Lui-même a été emprisonné à trois reprises
· le 14.10.1979 durant 3 mois à Dakhla
· le 2.3.1980 durant 1 semaine à Dakhla
· le 14.8.1981 durant 11 ans (18 mois à Dakhla et le reste à Galaat M'Gouna au Maroc)
Il rencontre souvent son ancien tortionnaire Karim Dimdich, qui surveille fréquemment sa demeure, ils se parlent, quand il évoque les tortures qu'il lui a infligées " il dit : c'est des choses simples (il lève et agite les mains)". Il l'a battu, son dos, martyrisé, garde les cicatrices qu'il nous montre, son pied est devenu insensible. Il lui a cassé l'oreille.

  • MAJOUB MOHAMED FADEL BAIDA né en 1965
    Il est arrêté
    · le 14.8.1980 et sera emprisonné durant 7 mois à Dakhla
    · en avril 1989 il sera dans les mains de la DST et des gendarmes de Firoujda durant 10 mois puis 1 mois à Casablanca, 1 mois à Laayoune et 16 jours à Dakhla
  • AHMED HAMYA AHMED BOYA né en 1979 a été élevé par sa grand-mère
    Il témoigne de la disparition de son père
  • HAMDI OULD MOUSSA né en 1948
    Il avait été enrôlé dans les Forces Auxiliaires de l'armée marocaine et gardait le camp de Bir Enzaran. Il a été arrêté le 14.11.1980 en même temps que 4 femmes : Darja Maalouma, Darja Abida, Manna Bahiya, Khdaija Abd (fille de Saloum) et 1 homme Bahiya Salek qui ont libérés par la suite.
    Il est resté 7 mois à Dakla puis quelques mois à Casablanca et ensuite à Galaat M'Gouna.
    La dernière fois que ses compagnons de détention l'ont entendu, il gémissait et délirait.
    La famille possède un journal marocain qui indique que son père est décédé en prison, mais il n'obtient pas de certificat de décès.
  • BIDDA OUINA est né en 1973, il est sans profession et demeure rue Birenzarane
    Il est arrêté le 19.4.1997 et conduit au commissariat puis dans un lieu de détention secret appelé Lehrifa. Il passe entre les mains de : Abderahmane HARRAB, commissaire aux Renseignements Généraux, TIBARI, ISSA et MAHJOUB de la Police Judiciaire qui le torturent avec une barre de fer, pendant 4 jours et 4nuits.
    On lui dit " tu te rappelles du Polisario, tu va te rappeler de nous". Harrab le menace d'utiliser de l'acide pour le faire disparaître complètement.
    On l'oblige à signer un PV sur lequel il s'accuse d'être coupable de trouble à l'ordre public, d'insulte à agent et de propagande en faveur du Polisario.
    La majorité des membres de sa famille milite au Front Polisario. Dès qu'il y a une manifestation à Dakhla, les autorités marocaines se rendent à son domicile et terrorisent toute sa famille. Ils sont 8 à vivre dans un deux pièces. Son père touche 760 dirhams, il nomadise avec sa mère car ils ne supportent pas de vivre dans la petite maison. Ils l'ont laissé à son frère aîné qui est marié et a trois enfants. Il travaille au titre de la promotion nationale.

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Il n'est pas en possession de son jugement que je lui demande car il faut payer 160 dirhams, somme trop importante pour lui.

La dernière fois qu'il a été arrêté c'est le 12 août 2002 lors d'une manifestation pour la reconnaissance de leurs droits. Il a été condamné à deux mois de prison avec sursis, mais il doit payer une amende de 600 dirhams. Ceux qui ont été arrêtés avec lui :
- Andalla El Mhamed
- Hamdi Brahim Salem
- Zbir Dahi
- Dleïmi sidi Brahim
- Cheikh el Mhamed
- Sbeïr Smaïl
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Il souffre de douleurs dans le dos, au ventre, aux intestins. La dernière fois qu'il a été torturé ils lui ont fait un piqûre qui l'a fait gonfler. Autre moyen de torture : brûler un sac plastique sur le corps de la victime.

BRAHIM BEN SAMI inspecteur à Laayoune a été transféré à Dakhla, il est selon le fils du disparu un grand tortionnaire. Il est aujourd'hui divisionnaire à l'hôtel de police de Dakhla.
GUEROUANI, un ancien pacha grand tortionnaire, figure dans le rapport remis à Catherine Lalumière Présidente de la délégation du Parlement Européen venue en mission en février 2002.

Le lendemain matin nous allons visiter la zone industrielle et voir les usines de traitement de poisson. La police, qui a passé la nuit à veiller sur nous, continue une filature qui se veut discrète. Au fil des va et vient, il arrive que nous les croisions au détour d'un bâtiment. On balance entre le rire et les frissons quand on pense à nos amis qui eux resteront ici. Dans la voiture de la police, il y a deux hommes dont l'un est le tortionnaire de Mohamed Salem qui nous accompagne. Il nous livre cette précision comme une chose anodine.

Retour à la maison de nos jeunes amis ; après un délicieux repas préparé par Meska, nous recevons la visite de trois femmes. " Elles sont venues " constatent les hommes avec satisfaction. Nous nous installons dans la chambre pour créer notre intimité, à nous, les cinq femmes.

  • OUMOU EL HUSSEIN MENT MOHAMED OULD ALI OULD KMACHE
    Elle témoigne de l'assassinat de sa fille
    FATMA BENT HAMADI DALI née en 1966
    La famille vivait au village de Bir Anzaran. Un soir de novembre 1978 vers 20h la jeune fille est sortie près de sa maison pour chauffer une bouilloire sur le fourneau. Plus tard, c'est sa sœur de 10 ans qui l'a découverte, elle avait les mains accrochées à une corde. Elle a vu un militaire, celui qui passait souvent par là et dont les jeunes filles avaient peur. C'était était un homme grand à la peau noire.
  • KHADIJA MENT SALLOUM OULD ALI née en 1958
    Elle témoigne de l'assassinat de sa sœur
    FATIMATOU BENT SELOUM 19 ans
    Elle demeurait au camp de Bir Anzaran, elle est sortie un soir de novembre 1979 vers 20h pour aller aux toilettes et n'est jamais rentrée. On l'a cherchée toute la nuit et on l'a retrouvée à 6h sur la plage Oued, elle avait été poignardée, n'avait plus son mlafa, et n'était vêtue que d'une robe, elle avait des traces de rangers sur les cuisses et la poitrine. La police est venue sur les lieux et a emmené le corps à l'hôpital pour une autopsie mais le rapport n'a pas été communiqué à la famille.
  • FATIMETOU BENT ALI SALEM BEN ALLAL raconte le meurtre de sa fille
    FATMA BENT CHEIKH OULD ALI SALEM née en 1960
    Elle a été assassinée le 13.3.1980
    La mère était partie chercher des chèvres égarées, à son retour ses filles étaient absentes, l'aînée est revenue sans la plus jeune. On l'a recherchée et on l'a trouvée dans la mer à la plage Candil, étranglée et violée. 2 gendarmes sont venus enquêter et prendre les empreintes de la fille, mais l'enquête n'a pas abouti. Les hommes, qui avaient vu un certain militaire rôder, ont suivi les traces de pas qui menaient en direction de l'aéroport. Le corps n'a pas été rendu à la famille. L'oncle a été arrêté il a passé une nuit en prison car il avait un jour tué quelqu'un.

 

Tout au long de ces témoignages, les tortionnaires les plus souvent cités sont :
- un policier BAKAR SALAMA,
- le Commissaire KHATRI GACHBA aujourd'hui décédé,
- BACHRI MOHAMED qui serait aujourd'hui Commissaire à Rabat,
- ZEGANI Commissaire, ABDELATIF TAKAFI gardien,
- ALLOUACHE MOHAMED policier toujours en fonction à Dakhla,
- KARIM DIMDICH retraité de la DST mais toujours actif dans le renseignement

Nous quittons Dakhla, bien d'autres personnes seraient venues si nous étions restés une journée de plus. Nous passons par la maison de la grand-mère d'Ahmed qui tenait à nous offrir des melafas. Arrivés au poste de contrôle à la sortie de la ville, le portable sonne déjà pour nous informer que les policiers ont arrêté la voiture des amis que nous venons de quitter et qui repartaient ensemble chez eux. Ils ont demandé de leur remettre leur voiture… ils ont refusé. Il semble que ce soit la première fois qu'ils disaient non à la police.

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