NOTES
DE VOYAGES
Le Bureau International pour le Respect des Droits
de l'Homme au Sahara Occidental, a assuré la présence
d'observateurs européens à 6 des 7 séances du
procès d'Ahmed Nassiri. C'est dans ce cadre que nous nous sommes
rendues dans les territoires occupés du Sahara Occidental du
28 octobre au 4 novembre 2002. Nous avons aussi participé à
des rencontres à Laayoune, Smara et Dakhla : avec les travailleurs
et retraités de Phosboucrâa, des familles et des victimes
d'enlèvements, d'arrestations et de tortures ainsi qu'avec
des militants des droits de l'Homme.
Nous avons découvert une situation très
contrastée : une répression omniprésente des
forces de police, de l'administration marocaines qui ne peuvent plus
étouffer le mouvement protestataire et une population sahraouie
qui " a eu tellement peur qu'elle n'a plus peur ". Les gens
sont conscients de la force que représente leur détermination
à résister à l'occupation et à l'exil
alliée à la solidarité internationale.
Tout en restant sur les seuls espaces légaux
qui leur sont impartis : droit du travail et droits de l'Homme, ils
s'opposent par leurs actions au fondement même de la colonisation.
Cela n'échappe pas au gouvernement marocain qui s'attaque aux
dirigeants en les emprisonnant, en les privant du droit de travailler,
en les harcelant de toutes sortes de façons. Mais ces tentatives,
toute éprouvantes qu'elles soient sont vaines : " tu sais
ils sont dans le désarroi, ils ne savent plus quoi inventer
pour nous décourager ! "
Nous vous remettons ces témoignages, car depuis
notre retour nous avons hâte de les transmettre aux démocrates
épris de justice et de liberté ainsi qu'aux organisations
de Droits de l'Homme. Ils nous ont été confiés
dans l'espoir qu'ils seront diffusés en France et en Europe
afin que cesse la répression qui sévit au Sahara Occidental
et que s'amplifie la campagne de solidarité pour la libération
des sahraouis qui croupissent dans les geôles marocaines, pour
que soit révélée la vérité envers
ceux qui n'ont pas survécu et que justice soit rendue à
leurs familles.
A nous tous d'être dignes du courage, de la
ténacité de ces femmes et de ces hommes qui luttent
pour le respect de la dignité humaine.
Paris le 16 Décembre 2002
UP
Occupation
et répression au Sahara Occidental
Après la signature des accords de Madrid , et le retrait progressif
de l'armée espagnole, les Forces Armées Royales occupent
le Sahara Occidental. Elles prennent officiellement Smara le 27 novembre
1975, et Laayoune le 11 décembre1975.
L'armée mauritanienne, moins importante numériquement que
les FAR, n'arrive à Dakhla que le 11 janvier 1975 soit trois jours
après les marocains. Elle reste en poste à Dakhla pour ses
opérations contre l'Armée Populaire Sahraouie.
En juillet 1978, un coup d'Etat militaire renverse le régime
de Ould Daddah. Des négociations entre le Front Polisario et la
Mauritanie aboutissent le 3 août 1979 à la signature d'un
accord de paix à Alger, qui prévoit de remettre le territoire
au Front Polisario dans un délai de sept mois . Le Maroc décide
alors d'occuper la partie abandonnée par la mauritanie. Le 11 août
les FAR occupent Dakhla, le 15 août la Mauritanie se retire.
Les conséquences du conflit sur les populations civiles durant
ces 27 années sont terribles. Elles restent encore à déterminer.
La mémoire et la parole, longtemps interdites sur ces graves événements,
ont commencé d'être révélées quand d'anciens
disparus ont fui le territoire après 1991. L'AFAPREDESA dans les
campements de réfugiés, le FORUM VERITE ET JUSTICE Section
Sahara dans les zones occupées ont déjà recensé
plus de 500 noms de disparus. Si les faits sont partiels, c'est en raison
des balbutiements de la liberté de parole que les personnes, comme
celles que nous avons rencontrées, ont décidé de
recouvrir.
Le fait de confier leur douloureux souvenirs et les récentes
exactions auprès d'associations européennes était
très important pour elles.
L'exercice n'est pas facile pour ces familles, car aujourd'hui comme
hier, la répression est omniprésente, elle a pris un nouveau
visage, plus insidieux, mais qui prive toujours les sahraouis de vivre,
de travailler et de circuler librement chez eux.
LUNDI
28 OCTOBRE 2002
LAAYOUNE
RENCONTRE AVEC LES TRAVAILLEURS DE PHOSBOUCRAA
Arrivées à 18h30 à l'aéroport de Laayoune,
c'est deux plus tard que nous arrivons " pour dîner "
à la maison de Sidi Ahmed EDDIA, Secrétaire Général
de l'association (non reconnue) des travailleurs sahraouis de Phosboucrâa.
" Quand ils ont su que vous veniez, tous ceux qui habitent ici sont
venus pour vous parler de la situation " explique Brahim. En effet,
ils sont près de 200 anciens ouvriers de la mine de phosphate de
Boucrâa dans les salles du rez-de-chaussée et de l'étage.
Ils attendent beaucoup de cette première rencontre avec des
organisations européennes. Ils sont venus témoigner collectivement
et individuellement de la spoliation de leurs droits sociaux, acquis à
l'époque de l'administration espagnole et remis en cause en 1977
lors de la session de 65% des parts de l'entreprise à l'Office
Chérifien des Phosphates. L'OCP s'était engagé à
l'époque à reprendre les dispositions de l'ancienne convention,
ce qui n'a pas été suivi d'effet. Depuis lors les travailleurs
sahraouis ont été marginalisés, leurs salaires ont
été abusivement abaissés, à poste et qualification
égal(e), par rapports aux employés espagnols et marocains.
La base de rémunération est de 40 heures, en réalité
ils font 48h. Sous l'administration espagnole les 2 jours de repos hebdomadaires
étaient reconnus, la feuille de paie mensuelle était basée
sur 31 jours. Depuis le changement de direction ils y ont deux feuilles
par mois qui totalisent 26 jours, les samedis sont travaillés.
Pour ce qui est des salaires, les disparités importantes sont dues
aux discriminations de salaires et de responsabilités : pour les
employés espagnols les salaires les plus faibles se situent à
1500€, pour les sahraouis les salaires les plus élevés
arrivent à 650 et 700€, les salaires moyens varient entre
250 et 300€. Pour ce qui est des pensions des retraités, elles
sont en moyenne de 300€.
La retraite est fixée à 65 ans mais ils sont contraints
à partir à 55 ans.
Pour la couverture médicale, leurs contrats accordent une prise
en charge de l'hospitalisation, ce qui est refusé par l'OCP qui
ne l'accorde qu'aux nouveaux embauchés. L'entreprise créée
en 1977 n'ayant pas signé de nouveaux contrats, les employés
se considèrent toujours liés à l'administration espagnole
qui refuse de répondre à leurs sollicitations. L'OCP interpellé
depuis 1995 est également sourd sur le sujet. Ils sont 720 employés
concernés par cette spoliation de droits sociaux.
Aujourd'hui les ouvriers sahraouis en fonction sont très peu
nombreux (une centaine sur 1000 employés) et n'occupent plus de
postes responsables. Il était de coutume d'embaucher les enfants
du personnel, cette pratique est terminée pour ce qui les concernent,
le recrutement est essentiellement marocain. Pour justifier ces refus
d'embaucher des jeunes sahraouis, des dossiers sont constitués
attestant de mauvais comportement, délinquance, drogue, immigration
clandestine
quand ce n'est pas le fameux délit de " trouble
à l'ordre public ". Cette situation leur donne l'impression
d'être étrangers dans leur propre pays.
UP
Depuis 1999 des mouvements sociaux se sont organisés en lien
avec les étudiants chômeurs, les femmes, les personnes handicapées.
Ils sont durement réprimés ; ainsi le sit-in de septembre
1999 et août 2002 au cours duquel de nombreuses personnes furent
arrêtées, torturées, condamnées pour certaines
à des peines de prison ; des syndicalistes ont été
exilés au Maroc. Après de nombreuses démarches auprès
des autorités marocaines qui restent muettes, ils ont saisi la
FIDH, de nombreuses ONG et le Parlement Européen. Un syndicat espagnol
est saisi du dossier depuis plus d'un an. La question a fait l'objet d'un
plan d'action lors de la 28ème Conférence de Solidarité
avec le Peuple Sahraoui à Modena en Italie en Octobre 2002.
Colonisation oblige, ils n'ont aucun droit de regard sur l'utilisation
des richesses extraites des ressources naturelles sahariennes. Elles sont
immenses mais ne servent pas à équiper la région
d'infrastructures sociales : le seul hôpital régional est
sous-équipé, le taux d'analphabétisme est de 68%,
il n'y a pas d'enseignement supérieur, les jeunes doivent aller
suivre leurs études au Maroc avec les difficultés que cela
entraîne, il n'y a pas de logements sociaux. Compte tenu du chômage,
les jeunes tentent de fuir en Espagne . On apprendra par ailleurs qu'un
gradé de la gendarmerie de Dakhla est très lié au
réseau qui organise les départs sur les Canaries.
Le débat est animé, émouvant, car ce sont pour
beaucoup des hommes âgés qui sont impatients que justice
leur soit rendue. " Est-ce qu'elles ont bien noté ?"
interroge un vieux qui s'excusera plus tard du ton qu'il a employé
et que l'on comprend fort bien. Nous devons aussi lui préciser
notre rôle qui n'est pas de médiation comme il semble le
concevoir. Ils attendent depuis tellement longtemps !
-
BOUTASSOUFRA EL ALEM - né en 1952 - Soudeur
Il entre dans l'entreprise le 26.07.74 - matricule 5604
Son salaire à l'époque espagnole est de 42 000 pesetas,
en 1977 il est dégrade de l'échelon 5 à 3
Il a un accident du travail le 15.2.1982 : Son chef lui a ordonné
de dessouder au chalumeau un bidon d'acide sulfurique dont le bouchon
était rouillé. Le bidon a explosé le brûlant
au visage et au corps. Aucun service de secours n'est intervenu, il
n'y avait même pas une douche. Il n'a reçu aucune indemnité
ni de prise en charge pour une opération à l'étranger
qui coûtait 120 000 dh au service ophtalmologique de l'hôpital
BARRAQUER à Barcelone.
Il retire les lunettes noires qui cachent un visage sans yeux pour
qu'on le prenne en photo.
-
SAID LARABAS AHMED SALEM né en 1947 Ouvrier
Spécialisé
Il est embauché en 1973. En 1977 il est au 4ème échelon,
son salaire est de 4000 pesetas, dès la prise en mains de l'entreprise
par l'OCP il est rétrogradé au 3ème échelon
Le 10.1.1976 il travaille à proximité du tapis roulant
qui convoie le phosphate au port de Laayoune. Il est avec 4 espagnols
quand leur véhicule saute sur une mine. Le chef Remundo décède,
ses deux collègues mécaniciens Antonio et Megilangia
sont amputés des jambes,le quatrième, atteint au visage
devient aveugle. Saïd est blessé au thorax et transporté
aux îles Canaries. Au retour son état de santé
se dégrade (troubles nerveux), il doit retourner à l'hôpital
mais les autorités marocaines refusent. Depuis il consulte
son médecin une fois par mois, sans prise en charge médicale.
Il n'a reçu aucune indemnité d'accident du travail ou
de licenciement.
Son accident s'est produit alors que l'entreprise était encore
sous administration espagnole.
-
ANDOUR MOHAMED - né en 1940 - Convoyeur
-
Accidenté le 1.11.1967, il est amputé de la jambe gauche.
Sa pension mensuelle est de 550 dh
-
BOUCHAB AHMED SALEK - né en 1947 - N°
388
Embauché depuis 1969, il est licencié à la suite
d'un accident de la route intervenu durant son travail dans un véhicule
de l'entreprise. Il n'a reçu aucune indemnité.
-
ABIDINE OULD BRAHIM - né en 1931 - Il est
entré dans l'entreprise en 1953. Contrat N° 16
A l'époque l'extraction du phosphate se faisait à la
pioche, jusqu' en 1962 il remontait les sacs à la force des
bras à l'aide de cordes. Il a travaillé 27 années
pour un salaire mensuel à l'époque espagnole de 5000
pesetas. Sa pension mensuelle est de1500 dh
Il a 10 enfants (4 filles et 6 garçons dont 2 travaillent les
4 autres sont chômeurs)
-
UN AUTRE RETRAITE :
Embauché en 1975
Il a 17 enfants, son salaire était de 900 dh on lui refuse
l'embauche de ses fils
-
DRISSI SIDI BAKKAY -né en 1933 -
A travaillé de 1974 à 1987 dans l'entreprise.
Son titre de pension du mois de septembre 2002 indique un montant
de 1 406,10 dh
Il a 12 enfants 4 garçons (1 étudiant, 2 chômeurs,
1 lycéen) et 8 filles (1 mariée, 1 étudiante,
et 1diplômée en informatique dont l'embauche est refusée
par l'OCP)
UP
Les responsables ont préparé un dossier
qui retrace leurs démarches et les atteintes aux droits du travail.
Ils ont également créé un site inter net que l'on
peut consulter à cette adresse : http://fosfatoseddia.cjb.net
Les amis ont tenu à filmer la soirée
dont ils nous remettront 3 copies. Mais c'était sans compter
sur les autorités locales qui n'appréciaient pas et on
tenté de confisquer la caméra. Nous n'avons rien vu de
tout ce qui se passait " en coulisse "
mais nous apprendrons
plus tard que le premier caméraman ayant dû partir, un
second a été dépêché pour terminer
le travail.
Nous saurons également le lendemain que deux
" mouchards " étaient présents dans l'assemblée
; on s'en doutait un peu car en préambule de son intervention
solennelle clôturant la rencontre, Mohamed Eddia déclarait
" même s'il y a des gens de la DST présents, on n'a
pas peur de réclamer le respect de nos contrats et le droit au
travail dans la mine de phosboucrâa ".
Il terminera par un appel au mouvement syndical espagnol
et français pour qu'il se solidarise avec les actions qu'ils
ont engagées et interpellent les autorités de leurs pays
respectifs, mais également les institutions européennes
et les organismes internationaux du travail.
Après les photos-souvenir avec les femmes du
voisinage qui nous ont rejoint, nous quittons la maison et le quartier
qui fut bien animé. Il est 2 heures du matin quand nous quittons
nos amis.
Cette première rencontre augure de la suite
d'un séjour qui nous permettra de mieux prendre en compte de
la réalité de la colonisation de ce territoire riche de
ses potentialités naturelles et d'un peuple remarquable.
UP
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